Xavier Brochart :"La Chine invente des innovations d'usage"

En amont de notre prochain dîner « Chine et Santé : Enjeux, défis et perspectives », nous vous proposons une série de décryptages, tribunes et avis d'experts autour de la santé en Chine. Xavier Brochart connaît particulièrement bien les écosystèmes digitaux chinois, qu’il décrypte depuis plusieurs années à travers ses enseignements, ses interventions et ses analyses de terrain. Deuxième partie de cet échange passionnant.
Quels sont les avantages et limites du modèle chinois des super apps appliqué à la santé ?
Les avantages, on les a largement vus, donc je les résume : une fluidité sans équivalent, une adoption quasi automatique puisqu’il n’y a aucun outil nouveau à faire accepter, un accès élargi grâce à la téléconsultation qui atteint les zones mal dotées, et des coûts tirés vers le bas par l’échelle et la concurrence. Pour le patient au quotidien, c’est un confort réel et immédiat. Le modèle est redoutablement efficace, ce serait malhonnête de le nier.
Mais sa principale limite est le revers exact de sa principale force, et c’est un point sur lequel j’insiste toujours : la donnée. Ce qui rend le système fluide, c’est que l’information de santé circule sans friction entre tous les maillons. Or cette même circulation concentre une masse de données parmi les plus sensibles qui soient, dans très peu de mains, quelques géants privés adossés à l’État. La donnée est donc à la fois le moteur du modèle et sa limite politique. La Chine s’est certes dotée d’un cadre de protection des données personnelles, mais dans un système où la donnée circule aussi librement et où l’État conserve un droit de regard, le contre-pouvoir citoyen et le contrôle réel du patient sur ses propres informations restent bien plus faibles que ce qu’un cadre européen exigerait. C’est le prix de la fluidité, et il n’est pas neutre. J’ajoute une nuance : les capacités de l’État chinois en matière de cybersécurité sont sans commune mesure avec les nôtres, et le moindre écart d’un acteur privé peut le faire rayer de la carte du jour au lendemain.
La deuxième limite, c’est l’exclusion. Quand tout passe par une seule application, celui qui n’y est pas, ou qui la maîtrise mal, se retrouve de fait hors du système de soin. Le « mode senior » qu’on évoquait tout à l’heure atténue le problème, mais ne l’efface pas : il reste des populations, âgées, précaires, isolées, pour qui le tout-mobile est une barrière plutôt qu’une porte. Un système aussi centralisé crée aussi une forme de point de défaillance unique, une dépendance à quelques plateformes dont on suppose la fiabilité sans filet de secours évident.
J’ajoute une limite plus discrète mais que mon parcours en santé me rend sensible : la marchandisation. Quand la santé se loge dans des plateformes nées du e-commerce, la frontière entre le soin et la vente devient poreuse. Le même canal qui renouvelle une ordonnance peut pousser un complément, un produit, une offre. Rien de dramatique en soi, mais dans un domaine où la confiance est tout, c’est une vigilance à garder. Et c’est aussi pourquoi ce modèle ne s’exporte pas tel quel : il fonctionne comme un package complet, porté par tout un écosystème. On peut en tirer des principes, pas le copier bloc à bloc.
Dans les hôpitaux chinois que vous avez observés ou étudiés, quels usages digitaux vous semblent les plus révélateurs de la transformation en cours ?
Je vais partir d’un souvenir personnel, parce qu’il donne la mesure du chemin parcouru. Entre 2006 et 2008, quand je vendais de l’équipement médical français en Chine, j’ai parcouru énormément d’hôpitaux. Et à l’époque, c’était presque toujours une forme de cour des miracles : des files d’attente énormes, une foule dense, des patients qui devaient tout accomplir physiquement sur place, étape après étape. Quand je retourne dans un hôpital chinois aujourd’hui, le contraste est saisissant, même s’il y a toujours beaucoup de monde. Une grande partie de ce qui se faisait dans la douleur, au guichet et dans la queue, se règle désormais depuis le téléphone. Il y a des bornes à QR code absolument partout, qui incitent le patient à effectuer un maximum de démarches depuis son mobile. On entre dans une forme de co-production du soin entre le professionnel de santé et le patient.
C’est pour ça que les usages qui me frappent le plus ne sont pas les plus spectaculaires, mais ceux qui s’attaquent à la logistique du parcours, là où se concentrait exactement cette douleur. Le rendez-vous et le paiement se font en amont depuis le mobile, le suivi de la file d’attente se consulte en temps réel, et il existe même une navigation intérieure, un GPS d’hôpital, pour se repérer dans des complexes gigantesques où l’on se perdait autrefois. Des usages peu impressionnants sur le papier, mais les plus révélateurs, parce qu’ils dissolvent la friction là où elle faisait le plus mal.
S’ajoute l’orientation intelligente : avant de voir un soignant, le patient décrit ses symptômes à un pré-tri automatisé qui l’aiguille vers le bon département. Dans un système où l’accès direct au spécialiste crée des engorgements massifs, cette brique de régulation des flux joue un rôle considérable, souvent invisible pour le patient. C’est très représentatif de la manière chinoise : une réponse concrète à un problème de flux, pas une prouesse technologique pour elle-même.
Je veux quand même nuancer le tableau, pour ne pas donner l’image d’un parcours devenu purement solitaire et digital. En Chine, quand on est malade, on est presque toujours accompagné par sa famille. Le téléphone a absorbé les tâches administratives et logistiques, mais il n’a pas remplacé cette présence des proches, qui reste un pilier culturel du soin. Le digital a fait disparaître la queue, pas la famille au chevet. Et c’est une bonne manière de comprendre ce qu’il a vraiment transformé : il a effacé la friction inutile, sans toucher à ce qui compte humainement.
La Chine est souvent associée à une approche très ambitieuse de l’intelligence artificielle. Dans la santé, quels usages de l’IA vous semblent les plus significatifs aujourd’hui ?
Je vais d’abord écarter ce qui fait les gros titres pour aller à ce qui compte vraiment. On parle beaucoup de « l’hôpital IA autonome », ces médecins virtuels qui géreraient un patient de bout en bout. C’est spectaculaire, mais encore largement expérimental et très minoritaire. Fidèle à ma grille de lecture, les usages les plus significatifs ne sont pas les plus impressionnants : ce sont ceux qui répondent à une friction concrète, ici la pénurie de médecins et l’engorgement, et qui se diffusent vite parce qu’ils se greffent sur l’existant.
Le premier, c’est l’IA comme copilote du soignant. Un modèle chinois comme DeepSeek s’est répandu dans plusieurs centaines d’hôpitaux, installé localement dans leurs propres systèmes, pour aider au diagnostic, à l’imagerie et à la lecture de pathologies. Là encore, l’IA ne débarque pas comme un outil à part, elle vient soulager une charge réelle à l’intérieur de l’infrastructure existante, secondée par des modèles spécialisés sur des tâches précises, du diagnostic cardiaque à la détection de certains cancers.
Mais l’usage qui m’a le plus fasciné, je l’ai découvert et testé moi-même cet été en Chine, c’est le clone numérique de médecin. Le principe est vertigineux : un praticien réputé entraîne un double IA sur ses propres contenus, ses manuels, ses cas cliniques, ses publications, jusqu’à reproduire son savoir et sa façon de parler. Le cas emblématique est celui de Duan Tao, l’un des obstétriciens les plus reconnus de Shanghai, dont l’avatar dialogue avec les patientes sur l’application AQ, éditée par Ant Group, le bras financier d’Alibaba. Après l’avoir entraîné sur ses connaissances, mais aussi sur les 2 000 vidéos qu’il a publiées sur Douyin, le TikTok chinois, il a vu son double échanger avec 160 000 patients en six mois. Plus de 1 000 médecins experts ont depuis fait de même sur la plateforme. Ce qui me frappe, et qui rejoint une conviction que j’ai sur les avatars en général, c’est que ça ne fonctionne que parce que le clone est adossé à un médecin réel, connu, réputé, suivi par des millions de personnes. On ne synthétise pas un médecin de toutes pièces, on démultiplie l’accès à une expertise rare. La friction visée est limpide : dans un pays où l’on peut attendre une matinée entière pour trois minutes de consultation, l’IA étend la portée du meilleur spécialiste à qui n’y aurait jamais eu accès.
Et ce clone grand public n’est qu’une face de la médaille. Dans l’hôpital shanghaïen où exerce Duan Tao, un modèle médical avancé baptisé Med-Go assiste cette fois les médecins eux-mêmes : il lit les dossiers, synthétise l’information et propose des pistes de diagnostic sur les cas complexes. Et ce n’est pas un gadget : entraîné sur des manuels et des recommandations cliniques, Med-Go s’est classé premier d’un grand test médical chinois, devançant même GPT-4o sur des questions cliniques. Il est d’ailleurs disponible en open source sur Hugging Face, la plateforme française dont on parle beaucoup en ce moment. On tient là une double révolution portée par le même écosystème : côté patient, le clone démocratise l’accès à l’information ; côté médecin, l’IA épaule la décision là où elle est la plus difficile.
Je termine par la nuance, parce qu’elle est essentielle et que la Chine elle-même la pose. Ces outils restent des aides, pas des décideurs. Duan Tao le dit lui-même, l’IA peut halluciner, et l’humain doit garder la décision finale. Son clone n’a d’ailleurs pas le droit de prescrire, et Pékin a interdit qu’une IA génère directement une ordonnance en télémédecine : le diagnostic final reste la responsabilité d’un médecin. Je trouve ce point remarquable, car il montre un pays souvent présenté comme technophile sans limite qui trace, sur la santé, une ligne très nette. L’usage le plus significatif de l’IA en santé chinoise, au fond, ce n’est pas le robot-médecin, c’est l’humain augmenté, sous supervision.
Ce qui frappe souvent en Chine, c’est la vitesse de déploiement. Qu’est-ce qui permet ce passage à l’échelle : le marché, l’État, les plateformes, les investisseurs, les habitudes utilisateurs ?
Ma réponse tient en un mot : c’est la conjonction. Aucun de ces facteurs ne suffit seul, et l’erreur serait d’en désigner un comme la cause. Ce qui rend la Chine unique, c’est que les cinq s’alignent dans la même direction, au même moment. C’est cet alignement, plus que n’importe quel ingrédient isolé, qui produit la vitesse.
Le socle, c’est l’État, qui fixe le cap et ouvre la voie. Depuis plus de dix ans, la numérisation de la santé est une priorité politique assumée, ce qui crée un environnement où les projets peuvent se déployer sans se heurter en permanence à un mur. Par-dessus, il y a un marché hypercompétitif, avec des entrepreneurs extraordinairement rapides et agressifs, qui transforment la moindre friction en opportunité. Les deux forces se complètent : l’impulsion vient d’en haut, la vélocité vient d’en bas.
Viennent ensuite les plateformes, qui fournissent l’autoroute déjà construite. C’est le point sur lequel je reviens toujours : la santé n’a pas eu à bâtir ses propres canaux, elle s’est branchée sur des super-apps où se trouvait déjà toute la population, avec le paiement et l’identité intégrés. Le passage à l’échelle est immédiat parce que l’audience et l’infrastructure préexistent. Les investisseurs ajoutent le carburant, en finançant massivement et vite, dans une logique de conquête de marché plutôt que de rentabilité immédiate.
Mais s’il fallait désigner le facteur le plus sous-estimé, je choisirais le dernier de cette liste : les habitudes des utilisateurs. Tout l’édifice ne tient que parce qu’en face, il y a une population déjà prête, déjà équipée, déjà accoutumée à tout faire sur son téléphone, du paiement à la consultation. On peut aligner l’État, le marché, les plateformes et l’argent : sans cette adhésion massive et sans friction des utilisateurs, rien ne passe à l’échelle. C’est le maillon qu’on oublie le plus souvent en Occident, où l’on croit qu’il suffit de construire l’outil, alors que la vraie question est toujours de savoir si les gens vont l’adopter.
C’est aussi pourquoi ce modèle ne se transpose pas mécaniquement. Prélevez un seul de ces facteurs, il s’effondre. On ne peut pas décréter cet alignement, il s’est construit sur deux décennies. La vitesse chinoise n’est pas une méthode qu’on importe, c’est le résultat d’une conjonction historique qu’on ferait mieux de comprendre que de vouloir copier.
Que peut apprendre la France de la Chine en matière de santé numérique ?
Je vais d’abord désamorcer un malentendu, parce qu’il est au cœur de la question. La France n’a rien à apprendre de la Chine si « apprendre » veut dire « copier ». Le modèle chinois est un tout, porté par un écosystème qui n’existe pas ici, et vouloir le transposer tel quel serait une erreur. En revanche, elle a énormément à en tirer si « apprendre » veut dire « comprendre des principes et les adapter ». Les principes voyagent, l’écosystème non. C’est toute la nuance.
La première leçon, et la plus importante, est une leçon de méthode : partir de la friction réelle, jamais de l’outil. La Chine ne s’est jamais demandé « quelle technologie déployer », mais « quelle douleur concrète supprimer ». Chez nous, pendant trop longtemps, les projets sont partis de la solution et ont échoué faute d’avoir jamais cherché leur usage. On a eu des ingénieurs derrière des logiciels qui cherchaient à cocher tout le cahier des charges, à couvrir toutes les fonctionnalités possibles, et le résultat était une expérience utilisateur affreuse. C’est de ça qu’on a longtemps souffert. Renverser cet ordre, commencer par la file d’attente, la double saisie, le rendez-vous impossible, plutôt que par la fonctionnalité, c’est la première chose à retenir, et elle ne coûte rien.
La deuxième leçon, c’est l’obsession de l’expérience et de l’adoption. Un outil de santé, aussi brillant soit-il, ne vaut rien si personne ne l’ouvre. La Chine pense d’abord à la marche que l’utilisateur devra franchir, et cherche à la réduire à zéro en se greffant sur ses habitudes. Elle pense aussi à celui qu’on oublie, avec des détails comme le « mode senior » dont je parlais. La leçon pour la France, ce n’est pas de créer une super-app, on ne le peut pas, c’est de mettre l’expérience réelle du patient et du soignant au centre, avant la prouesse technique et avant même la conformité.
Aujourd’hui, je dois le dire, les choses changent, et plutôt dans le bon sens. Mais un obstacle demeure, et il est de taille : innover coûte de l’argent. Or je crois qu’on peine, en France, à trouver des acteurs prêts à financer l’innovation en santé, surtout dans un cadre aussi contraint que celui qu’on a décrit. On a les talents et, de plus en plus, la bonne méthode. Ce qui manque, c’est un environnement, réglementaire et financier, qui donne envie de prendre le risque. L’IA pourra peut-être y contribuer, en réduisant les coûts et en augmentant la puissance de développement nécessaire à ces innovations.
Et il y a un dernier frein, plus discret mais tout aussi déterminant, une question d’acculturation au numérique. On a beau avoir les bons outils, encore faut-il savoir s’en servir. Je le constate concrètement, à titre personnel, et nos lecteurs le vérifieront sans doute aussi : quand je consulte des professionnels de santé, je vois que certains utilisent parfaitement un outil comme Doctolib, quand d’autres, à qui j’ai transmis mes documents en amont, ne les consultent tout simplement pas. La marge de progression sur les outils dont on dispose déjà est énorme, avant même de parler d’en créer de nouveaux.
L’intelligence artificielle en est aujourd’hui l’illustration la plus frappante. Trois ans après l’arrivée des IA grand public, leur rejet par une partie du corps médical continue de m’étonner. De plus en plus de patients se présentent en consultation avec une hypothèse déjà formulée par une IA, et trop souvent l’accueil est le mépris plutôt que la curiosité, comme si la machine venait disputer au médecin son autorité. C’est une mauvaise lecture de la situation. Bien employée, et à condition d’y être formé, l’IA ne prend la place de personne : elle agit comme un assistant très puissant, qui n’exerce pas la médecine à la place du praticien mais lui permet d’aller plus vite et plus loin. Encore faut-il l’apprivoiser, la tester, la mettre à jour, au lieu de la diaboliser par réflexe, ce qui reste la pente facile quand on ne la maîtrise pas. La technologie ne sert à rien si ceux qui doivent la manier s’en méfient. C’est une bataille de culture avant d’être une bataille de technologie, et elle se joue d’abord dans la formation.
Et je terminerai par la leçon la plus encourageante, pour ne pas donner l’impression que tout est perdu. L’inspiration n’oblige pas à regarder si loin. L’Estonie, en Europe, offre déjà un parcours de santé quasi entièrement fluide, avec un dossier numérique universel et un patient qui maîtrise l’accès à ses données, chaque consultation de son dossier étant tracée, le tout dans un cadre pleinement respectueux de la vie privée. C’est la preuve que la fluidité chinoise n’est pas incompatible avec les valeurs européennes. Ce qui nous manque n’est donc ni la technologie, ni un modèle à suivre : c’est la volonté politique de simplifier un cadre devenu illisible, pour laisser enfin l’expérience passer avant la contrainte.
Quelles sont les principales ruptures technologiques émergentes en Chine à suivre ?
Un mot de prudence d’abord, parce qu’il est de mise ici : je ne suis ni médecin ni ingénieur biomédical, et je me méfie beaucoup du mot « rupture », qui accompagne en général le sommet de la courbe du hype. Beaucoup de ce qu’on présente comme révolutionnaire aujourd’hui retombera demain. Je vais donc pointer non pas les technologies les plus spectaculaires, mais celles dont je crois qu’elles vont réellement se déployer, ce qui n’est pas la même chose.
La première à suivre, et c’est la plus fidèle à ma grille, c’est le passage de l’IA qui informe à l’IA qui agit, ce qu’on appelle l’IA agentique. Jusqu’ici, l’IA de santé répondait à des questions. La bascule en cours, c’est l’agent qui exécute : il priorise les symptômes, planifie un examen, analyse un résultat, coordonne les étapes d’un parcours. Je l’observe déjà hors santé, dans le commerce chinois, où des agents prennent la commande et paient à votre place. En santé, la même logique arrive, et c’est à mes yeux la rupture la plus structurante, parce qu’elle prolonge exactement ce que la Chine fait de mieux : fondre la technologie dans l’exécution du quotidien.
La deuxième, plus spectaculaire, ce sont les interfaces cerveau-machine. On associe le sujet à Neuralink, mais la Chine avance vite et différemment, sur des applications médicales ciblées plutôt que sur la promesse d’augmentation de l’humain. En mars 2026, un dispositif a été autorisé pour aider des patients tétraplégiques à retrouver l’usage de leur main. Ce qui est frappant, ce n’est pas seulement la prouesse, c’est que tout l’écosystème se met en ordre de bataille : essais, autorisations réglementaires, et des levées de fonds qui se comptent déjà en centaines de millions. Je reste prudent, car on est au tout début et sur des usages très ciblés, mais c’est clairement un terrain à surveiller. J’y ajouterais, dans le même mouvement de convergence entre le numérique et le physique, la robotique, chirurgicale d’abord, et demain celle du soin et de la dépendance, poussée par le vieillissement de la population.
Mais je terminerai par la seule chose que je regarde vraiment, parce qu’elle vaut plus que la liste des technologies. En Chine, ce qui transforme une innovation en rupture, ce n’est presque jamais la technologie elle-même, souvent développée ailleurs aussi. C’est l’écosystème qui la déploie, cette conjonction dont on a déjà parlé, avec un chiffre qui donne le vertige : plus de 1 400 milliards de dollars annoncés sur l’IA d’ici 2030. La vraie rupture à suivre, ce n’est donc pas telle ou telle techno, c’est la vitesse de déploiement. La bonne question n’est pas « qu’est-ce qui émerge en Chine », tout émerge un peu partout, mais « pourquoi ça passe à l’échelle là-bas avant partout ailleurs ». Et la réponse, on l’a vue tout au long de cet entretien, tient à la conjonction, pas au gadget.
Si vous aviez un mot à adresser à des leaders en santé en France concernant le modèle santé chinois, quel serait-il ?
Mon mot tiendrait dans une phrase un peu provocante : arrêtez de chercher la technologie chinoise à copier, elle n’existe pas. Ce que la Chine invente, ce ne sont presque jamais de grandes ruptures technologiques. Ce sont des innovations d’usage.
Je m’explique, parce que c’est le cœur de tout ce que j’essaie de transmettre. Le génie chinois, ce n’est pas d’inventer une brique nouvelle, c’est de réassembler des briques existantes, souvent venues d’ailleurs, d’une façon inédite qui répond soudain à une demande réelle, à une expérience. Le paiement dans la messagerie, la consultation dans l’application de tous les jours, le clone d’un médecin réputé pour démultiplier son accès : aucune de ces choses n’est une prouesse technologique pure. Ce sont des assemblages intelligents, partis d’un usage et d’une friction, pas d’un laboratoire. La technologie était disponible pour tout le monde. Les Chinois ont simplement mieux vu quoi en faire.
C’est pourquoi mon conseil n’est pas de copier, ni même seulement de regarder. C’est de vous inspirer de la démarche : ne partez jamais de l’outil, partez de l’usage. Il y a d’ailleurs un mot chinois qui résume à lui seul ce que j’observe là-bas depuis 24 ans : 方便 (fāngbiàn). On le traduit par « pratique » ou « commode », mais il dit bien plus : ce qui vous épargne un effort, vous simplifie la vie, vous évite une friction. C’est le compliment le plus courant qu’un Chinois adresse à un service ou un produit, « c’est fangbian », et tout, absolument tout, y est pensé pour l’être. La question que se pose l’écosystème chinois n’est jamais « quelle technologie ajouter », mais « comment rendre cela plus fangbian ». Alors prenez ce que vous avez déjà sous la main, vos données, vos plateformes, vos parcours, et posez-vous cette seule question : qu’est-ce qui rendrait l’expérience du patient et du soignant radicalement plus simple. On n’a besoin ni de super-apps, ni de milliards, ni d’un modèle importé pour ça. On a besoin de changer de point de départ.
Alors mon dernier mot est moins un avertissement qu’un encouragement. Nous avons les talents, nous avons de plus en plus la bonne méthode, et nous avons, avec des pays comme l’Estonie, la preuve que la fluidité est possible sans renier nos valeurs. La Chine ne doit ni nous fasciner ni nous effrayer. Elle doit nous rappeler une chose simple que nous avons tendance à oublier : l’innovation qui compte n’est pas celle qui impressionne, c’est celle qui sert.
Xavier Brochart
Consultant digital et spécialiste des écosystèmes chinois
