27 mars 2026

Stéphanie Allassonniere : « Il faut restaurer la confiance entre les acteurs »

Stéphanie Allassonniere : « Il faut restaurer la confiance entre les acteurs »

En 2026, l’innovation en santé n’est plus un sujet de prospective : elle se joue dans les arbitrages concrets des dirigeants entre données, IA, cybersécurité, régulation, adoption terrain, modèles économiques... Où créer de la valeur réelle pour les patients et les soignants, sans céder aux effets d’annonce ? Pour éclairer ces choix, nous avons rencontré Stéphanie Allassonnière sur les lignes de force de l’année : ce qui accélère, ce qui freine, et les décisions structurantes à prendre dès maintenant pour passer de l’expérimentation à l’impact.

Stéphanie, avant toute chose pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Je suis mathématicienne, avec une formation en mathématiques et mathématiques appliquées de l’ENS Paris Saclay. Après une thèse sur l’estimation de modèles statistiques génératifs et un an de Postdoc à Johns Hopkins University, j’ai été recrutée à l’école Polytechnique en tant que Professeur Chargé de Cours pour continuer à développer de tels modèles pour les données médicales. J’ai ensuite été recrutée comme Professeur de mathématiques appliquées à l’UFR de médecine de l’université Paris Descartes devenue Paris Cité. J’y développe des modèles génératifs statistiques pour l’analyse de populations, l’augmentation de données dans les essais cliniques et des outils d’aide au diagnostic.

Depuis 2022, j’occupe également le poste de Vice-Présidente en charge de la valorisation économique de la recherche et des partenariats industriels.

 

Si on se projette sur cette année 2026, quelles seront les grandes tendances à observer autour de l’innovation en santé ?

Le jumeau numérique occupe depuis longtemps les méthodologistes mais je pense que son utilisation dans la pratique clinique n’est pas encore effective. Cela devrait maintenant être proche. Les modèles sont éprouvés et robustes, les preuves de l’utilité de ces méthodes sont claires. Il me semble que cela devrait pouvoir maintenant devenir un vrai outil d’aide à la recherche clinique et au soin.

Un autre aspect mais dont l’échéance temporelle est plus incertaine est l’utilisation de l’IA pour la prévention et en particulier pour la prévention primaire. Mais les preuves demandées sont incompatibles avec la vie d’un modèle d’IA surtout à la vitesse où se font les nouveaux développements. L’impact médico-économique est très difficile à calculer pour une solution qui peut être améliorée tous les ans et dont on doit évaluer les effets à 10 ans…

 

Ce début d’année a été marqué par des annonces successives des géants de la tech concernant le lancement d’IA médicale (ChatGPT health, Claude for healthcare, Almazon Health AI, MedGemma de Google…). Quel est votre regard sur ces annonces ?

Je pense que c’est une bonne chose que les acteurs mentionnent clairement que les versions classiques ne sont pas du tout des outils pertinents pour la santé. Malgré ça, beaucoup de personnes et même de médecins les utilisent comme l’a montré le baromètre de l’Acsel cette année. Donc qu’on mette l’accent sur le fait que ces outils ne sont pas fiables pour des questions de santé (ou au moins n’ont pas été prouvés comme tel par un marquage) est important.

L’autre aspect est que c’était prévisible et je pense que cela va dans le sens des innovations. Maintenant la question n’est plus « est-ce qu’on s’en sert ? » mais « Comment s’en servir correctement ? ». Et c’est donc la formation qui devient centrale : former les futurs praticiens de santé, mais aussi former ceux déjà en poste et qui vont eux aussi avoir accès à ces outils et former les citoyens !

 

En 2026, le sujet data est-il d’abord un sujet technique… ou un sujet de confiance ?

J’aimerais qu’il ne soit plus un sujet après la remise du rapport sur l’utilisation secondaire des données de santé en décembre 2023… Mais j’avoue que les choses ont peu évolué même si les intentions sont bonnes. Je pense toujours que ce n’est pas un souci technique. Dans la plupart des études, ni la mémoire ni la puissance de calcul ne sont un souci. Le SNDS même s’il couvre toute la population française, n’est pas si volumineux que cela. Dans quelques cas, où on traite des données d’imagerie anatomique ou d’imagerie issue de la génétique (transcriptomique spatiale par exemple) avec des grandes populations, alors on peut avoir besoin de plus. Mais ces cas sont une minorité et donc pour ces cas particuliers on peut avoir besoin de solliciter les géants du cloud.

Et donc je pense qu’il faut restaurer la confiance entre les acteurs et remettre la Plateforme des Données de Santé au centre du jeu comme un pilote opérationnel de l’écosystème, avec un rôle fédérateur de garant du partage des données et des missions renforcées. Il faut aussi faire évoluer sa gouvernance et ses missions pour en faire une instance d’impulsion et d’articulation interministérielle. C’était d’ailleurs ce que nous avions déjà proposé dans le rapport.

 

Le sujet de la souveraineté est au cœur des débats actuels. Comment arbitrer entre vitesse d’innovation et maîtrise des briques critiques (hébergement, sécurité…) ?

C’est une question politique. Et je pense qu’on ne peut pas répondre aujourd’hui ce qu’on aurait pu répondre il y a deux ans. Je pense que la souveraineté doit d’abord être pensée au niveau européen pour que cela ait du sens. Et je crois que la question doit être à quel point sommes-nous autonomes avec nos outils. En fonction de ce que nous acceptons comme « mode dégradé », nous pourrons donner une réponse à ça. Il faut vraiment réfléchir au ratio bénéfice/risque. Pour ça comme pour le reste. Et le seuil sera imposé par nos dirigeants politiques.

 

En Europe on évoque au cœur de l’innovation la régulation, la responsabilité, l’éthique. Est-ce un frein ou un accélérateur potentiel de l’innovation ?

Malheureusement, on s’aperçoit que la régulation européenne est souvent perçue comme un frein à l’innovation.  Il s’avère que beaucoup d’entrepreneurs trouvent plus rapide d’adresser le marché américain que le marché européen grâce aux procédures de la FDA qui sont plus rapides et surtout plus transparentes grâce aux échanges entre la FDA et les innovateurs. Je pense que nous pourrions envisager de simplifier sans baisser notre niveau d’exigences en particulier nos enjeux éthiques.

La responsabilité ne devrait par contre pas être un frein. La responsabilité est toujours très claire et inscrite dans la loi : si vous développez un DMN d’aide à la décision, la décision en revient toujours au professionnel de santé donc sa responsabilité reste pleine et entière. C’est la même chose que lorsqu’un radiologue utilise un produit de contraste pour lui fournir une information supplémentaire. Il reste autonome sur son interprétation de ce qui est apparu. L’éthique est celle de ceux qui développent et celle de ceux qui utilisent.

 

En 2025 on a observé une forte baisse des investissements dans les sociétés innovantes. Pourquoi tant de difficulté à créer de véritables modèles économiques ?

Si j’avais la réponse ! Les sociétés de gestion de fonds sont frileuses et veulent toujours plus de preuves que l’innovation est viable. Si vous n’avez pas encore de contrat, on vous dit de revenir au premier contrat signé. Si vous en avez, on trouve d’autres frein (pas les bons contrats, la régulation, un accès marché principal trop long, etc.). Les fonds européens ne veulent pas prendre de risques même pour soutenir l’innovation européenne. Sauf si vous proposez une nième startup qui fait des modèles de fondation.

Si ce ne sont pas eux qui prennent ces risques, alors les startups européennes, au mieux, quitteront le sol européen pour grandir ailleurs (on peut citer Nabla comme bel exemple de déploiement aux USA alors que c’est une entreprise française, et il y en a d’autres), au pire fermeront et une autre américaine ou chinoise prendra le marché avec moins de scrupules…

Bref, je suis vraiment agacée de cette situation et de voir toutes les billes mises dans le même panier, avec des modes…

Certains régulateurs ne sont pas non plus aidant parfois avec des discours qui rebutent les investisseurs (« ces éléments-là ne seront acceptés que dans 10 ou 15 ans »).

Je pense qu’il faudrait peut-être une impulsion politique plus forte qui incite les investisseurs à soutenir les startup européennes et françaises.

 

Si vous deviez recommander une feuille de route aux leaders en santé, quels en seraient les piliers ?

La prévention primaire pour que notre système de soin devienne viable avec les enjeux que nous allons rencontrer (vieillissement de la population, augmentation des maladies chroniques en particulier).

Déploiement des outils numériques au plus vite en hôpital et en ville.

Soutenir l’innovation avec peut-être une implication de la BPI en plus des acteurs tels que l’AIS afin de revoir les modèles de validation des nouvelles méthodologies de recherche clinique et financer les startups qui les déploient.