Muriel Dahan : "La Chine et la recherche en oncologie : des évolutions rapides, une place qui se consolide"

En amont de notre prochaine soirée sur le thème « Chine et Santé : Enjeux, défis et perspectives », nous vous proposons une série de décryptages autour de ces grands enjeux. Muriel Dahan, Directrice de la Recherche et du Développement d’UNICANCER, nous partage son regards sur la place croissante de la Chine dans la recherche clinique.
Il y a encore quelques années, la Chine apparaissait dans de nombreux domaines comme une force de production industrielle, un immense marché et, dans le champ du médicament, un acteur incontournable pour les principes actifs et les génériques. Cette perception évolue depuis une dizaine d’années de façon marquante : la Chine est progressivement devenue un des pays les plus actifs en recherche clinique. En effet, elle a acquis une crédibilité scientifique en multipliant les publications dans des revues de premier ordre, elle produit des connaissances, conduit des essais à grande échelle, développe des médicaments innovants et attire une part croissante des investissements mondiaux.
Cette évolution est particulièrement notable en cancérologie, domaine où la compétition scientifique est intense et où les besoins non couverts des patients restent considérables. Les thérapies cellulaires, les anticorps conjugués, bispécifiques, l’intelligence artificielle appliquée au diagnostic ou au développement clinique, l’attractivité dès les essais précoces, la multiplicité des publications : dans chacun de ces champs, la dynamique chinoise est rapide, structurée, ambitieuse. Elle repose sur une volonté politique forte, des investissements massifs, une capacité d’organisation, une fluidité des circuits mais aussi sur un accès à des volumes importants de patients et de données.
Ainsi, depuis quelques années, force est de constater que la Chine prend une place de plus en plus centrale dans la recherche mondiale, déplaçant les investissements, les développements et les innovations. Demain, des révolutions thérapeutiques, de nouvelles stratégies de recherches, des biomarqueurs, des médicaments de thérapie innovante (MTI), des robots ou encore des plateformes technologiques pourront émerger de Chine, puis être discutés, validés, adaptés ou contestés dans le reste du monde.
Pour la France et pour l’Europe, de nouveaux enjeux apparaissent, notamment :
- Réinterroger nos standards, nos référentiels, nos procédures ;
- Identifier de façon objective tant les bénéfices à retirer, avant tout pour les patients, de nouveaux espoirs pouvant émerger de cette dynamique, que les risques dont il faut impérativement les préserver ;
- Savoir tirer le meilleur parti de nos atouts dans ce nouveau paysage et en faire des opportunités : l’excellence scientifique et médicale, la qualité méthodologique, la disponibilité d’experts et de talents, le respect des droits des patients, mais aussi les efforts réalisés par tous, professionnels, institutions, patients pour intégrer au mieux le numérique, la robotique et l’intelligence artificielle ;
- Améliorer notre agilité en montrant notre capacité à accélérer la mise en œuvre des essais, à fédérer les centres, à inclure les patients, à qualifier, structurer, exploiter les données de santé, à construire des partenariats internationaux équilibrés.
En oncologie, chaque jour compte et un délai trop long ou une errance diagnostique ou thérapeutique peuvent constituer une perte de chance potentielle pour les patients. Nous devons donc simplifier sans fragiliser, accélérer sans renoncer à l’exigence, coopérer sans perdre notre souveraineté scientifique.
Les centres de recherche français, dont les Centres de Lutte Contre le Cancer (CLCC) et les Centres Hospitalo-Universitaires (CHU) sont des modèles associant soin, recherche et innovation, avec une proximité directe avec les patients, une expertise multidisciplinaire, une culture de la recherche académique et une capacité historique à conduire de grands essais multicentriques.
La progression de la Chine nous rappelle que la recherche en oncologie est devenue une course mondiale, mais elle ne saurait devenir une course sans boussole. Notre boussole reste le patient. Notre responsabilité est de faire en sorte que la France demeure un pays où l’on conçoit, où l’on conduit et où l’on partage une recherche de très haut niveau, ouverte sur le monde, mais fidèle à ses valeurs : excellence médicale et pharmaceutique, rigueur, indépendance, coopération, équité d’accès et progrès pour tous les patients atteints de cancer.
Muriel Dahan
Directrice de la Recherche et du Développement d’UNICANCER
