Le temps médical, nouvel enjeu stratégique selon le rapport IGAS-IGF

Publié fin août, le rapport conjoint de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’Inspection générale des finances (IGF) sur le temps de travail des médecins documente une évolution désormais structurelle : les médecins travaillent moins longtemps qu’il y a vingt ans et concentrent davantage leur activité sur un nombre réduit de journées. Mais le constat le plus stratégique est ailleurs : la France sait compter ses médecins, beaucoup moins mesurer le temps médical réellement disponible. Un angle mort qui fragilise les projections démographiques, le pilotage hospitalier et l’évaluation des nouvelles organisations de soins.

Commandé par le Premier ministre, le rapport publié par l’IGAS le 25 août 2026 examine à la fois la médecine de ville et l’hôpital public. Sa mission : mieux connaître le temps de travail des médecins, son évolution et les leviers susceptibles de l’optimiser. Le rapport complet, daté de juillet 2026, a été établi conjointement par l’IGAS et l’IGF.

Derrière un sujet qui pourrait facilement se réduire à la question « les médecins travaillent-ils moins ? », les inspections déplacent le débat. Le véritable indicateur à piloter n’est plus seulement le nombre de médecins en exercice, mais la quantité de temps clinique qu’ils peuvent effectivement consacrer aux patients.

Un paradoxe : les effectifs sont connus, le temps médical ne l’est pas

Le rapport distingue utilement deux notions. Le temps de travail médical comprend l’ensemble du temps professionnel : consultations et actes, coordination et suivi des dossiers, mais aussi formation, recherche, encadrement ou tâches administratives. Le temps médical, lui, correspond à la quantité de temps clinique disponible dans une structure ou sur un territoire. Or c’est précisément cette seconde ressource qui reste difficile à mesurer.

Les bases existantes renseignent les effectifs, les statuts, les actes ou les revenus. Mais elles ne permettent pas de reconstruire de façon consolidée l’activité d’un même médecin lorsqu’il cumule exercice libéral, salariat ou activité mixte. L’essor de ces parcours professionnels rend cette lacune de plus en plus problématique.

Pour les inspections, cet angle mort n’est plus seulement statistique. Il devient un enjeu de planification : comment déterminer le nombre de médecins à former, organiser une offre territoriale ou dimensionner un service hospitalier si l’on raisonne essentiellement en « têtes » sans connaître le volume réel de temps médical associé ?

C’est pourquoi l’une des propositions structurantes du rapport consiste à rapprocher davantage les données relatives aux activités salariées et libérales et à améliorer le suivi de l’activité grâce, notamment, à l’horodatage des données de facturation de la carte Vitale.

En ville, moins de jours travaillés… mais pas nécessairement moins de soins

Les données apportées par le rapport confirment une diminution de long terme du temps de travail déclaré.

Pour les généralistes libéraux, le panel de la Drees fait apparaître une baisse de 57 heures hebdomadaires déclarées en 2011 à 51 heures en 2022, soit environ 10 %. Sur vingt ans, l'enquête Emploi de l'Insee fait apparaître une diminution de 16 % de la durée hebdomadaire effective déclarée chez les généralistes libéraux et de 11 % chez les spécialistes libéraux.

L’analyse réalisée spécifiquement par la mission sur les données de remboursement entre 2021 et 2025 apporte un éclairage complémentaire : le nombre de jours d’exercice libéral diminue de 3 % à 8 % selon les spécialités.

Chez les généralistes, il passe ainsi de 222 jours en moyenne en 2021 à 205 jours en 2025, soit une baisse d'environ 8 %. Pour les spécialistes étudiés, il passe en moyenne de 191 à 184 jours.

La transformation devient particulièrement visible lorsque l'on regarde la semaine de travail : en 2025, 29 % des généralistes et 51 % des spécialistes étudiés exercent en libéral quatre jours par semaine ou moins, contre respectivement 18 % et 43 % quatre ans auparavant.

Mais l’un des enseignements les plus intéressants du rapport est que cette diminution ne se traduit pas proportionnellement dans le volume de soins produit.

Chez les généralistes, par exemple, entre 2021 et 2025, les jours d’exercice libéral diminuent de 8 %, mais le nombre de contacts recule de 6 %, le nombre d’actes de 5 % et la file active augmente de 2 %. Le nombre moyen de patients vus par jour passe de 20,3 à 20,9.

Pour certaines spécialités, le contraste est encore plus marqué : malgré une diminution du nombre de jours travaillés, le nombre de contacts progresse notamment en cardiologie, en ophtalmologie ou en chirurgie.

Autrement dit : moins de journées ne signifie pas mécaniquement moins d’activité. Le travail médical tend aussi à s’intensifier.

Le rapport reste néanmoins prudent : les données disponibles ne permettent pas de savoir si cette intensification résulte de journées plus longues, de consultations plus courtes ou de nouvelles organisations permettant de prendre en charge davantage de patients.

Une transformation du rapport au travail qu’il faut désormais intégrer aux projections

Ces évolutions ne sont pas présentées comme un phénomène conjoncturel. Renouvellement générationnel, féminisation de la profession, progression de l’exercice mixte et recherche d’un meilleur équilibre entre activité professionnelle et vie personnelle modifient durablement les comportements.

L’enquête réalisée par la mission auprès de médecins spécialistes libéraux est éclairante : 48 % des répondants déclarent souhaiter réduire leur temps de travail dans les prochaines années, quand 41 % souhaitent maintenir leur rythme actuel. La question dépasse donc la seule démographie médicale.

La suppression du numerus clausus et l’augmentation du nombre de médecins formés restent essentielles, mais elles ne suffisent plus à prévoir l’offre future. Deux promotions de médecins de même taille peuvent produire des volumes de temps médical très différents selon les spécialités choisies, les formes d’exercice, les quotités travaillées ou les organisations mises en place.

D'où une recommandation particulièrement structurante de l'IGAS et de l'IGF : intégrer explicitement l'évolution du temps de travail et de l'activité dans la définition des objectifs nationaux de professionnels de santé à former.

Pour les décideurs, cela revient à passer progressivement d’une planification fondée sur les effectifs physiques à une planification fondée sur une capacité réelle de soins.

À l’hôpital, le sujet devient un enjeu de management

Le diagnostic est différent, et plus sévère, concernant l’hôpital public. Les inspections constatent un pilotage encore insuffisant du temps médical et une application hétérogène de la réglementation. Elles relèvent parallèlement, sur les dernières années, une augmentation des effectifs médicaux, une baisse de la productivité hospitalière par médecin ainsi qu'un recours croissant aux mécanismes destinés à compenser les déficits de temps médical, en particulier le temps de travail additionnel (TTA) et l’intérim.

Le sujet devient alors moins celui de la durée individuelle du travail que celui de l’organisation collective de la ressource médicale.

Parmi les pistes avancées figurent un plan national de mise en conformité du temps de travail, l'encadrement du recours au TTA, la création de maquettes organisationnelles par spécialité ou encore le renforcement de la coordination des affaires médicales à l'échelle des groupements hospitaliers de territoire. La logique est claire : lorsqu’une ressource devient rare, son allocation devient une fonction stratégique.

Pour les directions hospitalières, les directions des affaires médicales et les responsables de pôles, le temps médical rejoint ainsi les grands sujets de pilotage opérationnel : organisation des équipes, permanence des soins, attractivité, mutualisation territoriale et soutenabilité économique.

Assistants médicaux, exercice coordonné, numérique : mesurer enfin le retour sur investissement

Le rapport ouvre également un chantier majeur pour l’écosystème de la transformation en santé.

Depuis plusieurs années, de nombreux dispositifs cherchent à « libérer du temps médical » : exercice coordonné, partage de compétences entre professionnels, assistants médicaux, outils numériques ou nouvelles organisations.

Le problème soulevé par les inspections est simple : leurs effets réels sur le temps médical restent insuffisamment objectivés. L’IGAS et l’IGF recommandent donc la mise en place d’un dispositif d’évaluation permettant de mesurer leur impact.

C’est un changement de perspective important pour les acteurs de l’innovation en santé. Une solution numérique, une délégation de tâche ou une réorganisation ne devrait plus seulement être évaluée sur son taux de déploiement ou son adoption, mais sur sa capacité à produire un résultat observable : combien de temps clinique supplémentaire permet-elle effectivement de dégager, pour quels patients, dans quelles conditions et à quel coût ?

Le rapport insiste notamment sur les outils numériques « socles » et sur l'alimentation du dossier médical partagé, dont la diffusion insuffisante peut limiter les gains attendus.

Pour les fournisseurs de solutions, établissements, assureurs, industriels et pouvoirs publics, le sujet du temps médical pourrait ainsi devenir un véritable indicateur de ROI de la transformation.

De la démographie médicale à une stratégie de capacité

C’est peut-être le principal enseignement à retenir de ces 473 pages. Pendant longtemps, la question de l’accès aux soins a principalement été abordée sous l’angle du nombre de professionnels disponibles. Le rapport IGAS-IGF invite à ajouter une nouvelle unité de mesure : la capacité médicale effectivement mobilisable.

Combien de médecins ? Mais aussi combien de jours, combien d’heures, quelle part consacrée au soin, avec quelle organisation et quelle productivité collective ?

Les 15 propositions formulées par la mission s'organisent autour de trois axes : mieux connaître le temps de travail grâce aux données, mieux dimensionner et piloter la ressource médicale, et évaluer les organisations et outils susceptibles de dégager du temps médical.

Pour les leaders de santé, la question qui s’ouvre est donc moins celle de savoir comment « faire travailler davantage » les médecins que de déterminer comment transformer une ressource médicale rare en davantage de temps utile pour les patients, tout en préservant l’attractivité des métiers.

C’est un sujet de démographie. Mais aussi, de plus en plus, un sujet d’organisation, de management, de données et d’investissement.

Rémy Teston

Source : IGAS-IGF, Le temps de travail des médecins, juillet 2026, publié par l’IGAS le 25 août 2026.


Le temps médical, nouvel enjeu stratégique selon le rapport IGAS-IGF

Le temps médical, nouvel enjeu stratégique selon le rapport IGAS-IGF

Publié fin août, le rapport conjoint de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’Inspection générale des finances (IGF) sur le temps de travail des médecins documente une évolution désormais structurelle : les médecins travaillent moins longtemps qu’il y a vingt ans et concentrent davantage leur activité sur un nombre réduit de journées. Mais le constat le plus stratégique est ailleurs : la France sait compter ses médecins, beaucoup moins mesurer le temps médical réellement disponible. Un angle mort qui fragilise les projections démographiques, le pilotage hospitalier et l’évaluation des nouvelles organisations de soins.

Commandé par le Premier ministre, le rapport publié par l’IGAS le 25 août 2026 examine à la fois la médecine de ville et l’hôpital public. Sa mission : mieux connaître le temps de travail des médecins, son évolution et les leviers susceptibles de l’optimiser. Le rapport complet, daté de juillet 2026, a été établi conjointement par l’IGAS et l’IGF.

Derrière un sujet qui pourrait facilement se réduire à la question « les médecins travaillent-ils moins ? », les inspections déplacent le débat. Le véritable indicateur à piloter n’est plus seulement le nombre de médecins en exercice, mais la quantité de temps clinique qu’ils peuvent effectivement consacrer aux patients.

Un paradoxe : les effectifs sont connus, le temps médical ne l’est pas

Le rapport distingue utilement deux notions. Le temps de travail médical comprend l’ensemble du temps professionnel : consultations et actes, coordination et suivi des dossiers, mais aussi formation, recherche, encadrement ou tâches administratives. Le temps médical, lui, correspond à la quantité de temps clinique disponible dans une structure ou sur un territoire. Or c’est précisément cette seconde ressource qui reste difficile à mesurer.

Les bases existantes renseignent les effectifs, les statuts, les actes ou les revenus. Mais elles ne permettent pas de reconstruire de façon consolidée l’activité d’un même médecin lorsqu’il cumule exercice libéral, salariat ou activité mixte. L’essor de ces parcours professionnels rend cette lacune de plus en plus problématique.

Pour les inspections, cet angle mort n’est plus seulement statistique. Il devient un enjeu de planification : comment déterminer le nombre de médecins à former, organiser une offre territoriale ou dimensionner un service hospitalier si l’on raisonne essentiellement en « têtes » sans connaître le volume réel de temps médical associé ?

C’est pourquoi l’une des propositions structurantes du rapport consiste à rapprocher davantage les données relatives aux activités salariées et libérales et à améliorer le suivi de l’activité grâce, notamment, à l’horodatage des données de facturation de la carte Vitale.

En ville, moins de jours travaillés… mais pas nécessairement moins de soins

Les données apportées par le rapport confirment une diminution de long terme du temps de travail déclaré.

Pour les généralistes libéraux, le panel de la Drees fait apparaître une baisse de 57 heures hebdomadaires déclarées en 2011 à 51 heures en 2022, soit environ 10 %. Sur vingt ans, l'enquête Emploi de l'Insee fait apparaître une diminution de 16 % de la durée hebdomadaire effective déclarée chez les généralistes libéraux et de 11 % chez les spécialistes libéraux.

L’analyse réalisée spécifiquement par la mission sur les données de remboursement entre 2021 et 2025 apporte un éclairage complémentaire : le nombre de jours d’exercice libéral diminue de 3 % à 8 % selon les spécialités.

Chez les généralistes, il passe ainsi de 222 jours en moyenne en 2021 à 205 jours en 2025, soit une baisse d'environ 8 %. Pour les spécialistes étudiés, il passe en moyenne de 191 à 184 jours.

La transformation devient particulièrement visible lorsque l'on regarde la semaine de travail : en 2025, 29 % des généralistes et 51 % des spécialistes étudiés exercent en libéral quatre jours par semaine ou moins, contre respectivement 18 % et 43 % quatre ans auparavant.

Mais l’un des enseignements les plus intéressants du rapport est que cette diminution ne se traduit pas proportionnellement dans le volume de soins produit.

Chez les généralistes, par exemple, entre 2021 et 2025, les jours d’exercice libéral diminuent de 8 %, mais le nombre de contacts recule de 6 %, le nombre d’actes de 5 % et la file active augmente de 2 %. Le nombre moyen de patients vus par jour passe de 20,3 à 20,9.

Pour certaines spécialités, le contraste est encore plus marqué : malgré une diminution du nombre de jours travaillés, le nombre de contacts progresse notamment en cardiologie, en ophtalmologie ou en chirurgie.

Autrement dit : moins de journées ne signifie pas mécaniquement moins d’activité. Le travail médical tend aussi à s’intensifier.

Le rapport reste néanmoins prudent : les données disponibles ne permettent pas de savoir si cette intensification résulte de journées plus longues, de consultations plus courtes ou de nouvelles organisations permettant de prendre en charge davantage de patients.

Une transformation du rapport au travail qu’il faut désormais intégrer aux projections

Ces évolutions ne sont pas présentées comme un phénomène conjoncturel. Renouvellement générationnel, féminisation de la profession, progression de l’exercice mixte et recherche d’un meilleur équilibre entre activité professionnelle et vie personnelle modifient durablement les comportements.

L’enquête réalisée par la mission auprès de médecins spécialistes libéraux est éclairante : 48 % des répondants déclarent souhaiter réduire leur temps de travail dans les prochaines années, quand 41 % souhaitent maintenir leur rythme actuel. La question dépasse donc la seule démographie médicale.

La suppression du numerus clausus et l’augmentation du nombre de médecins formés restent essentielles, mais elles ne suffisent plus à prévoir l’offre future. Deux promotions de médecins de même taille peuvent produire des volumes de temps médical très différents selon les spécialités choisies, les formes d’exercice, les quotités travaillées ou les organisations mises en place.

D'où une recommandation particulièrement structurante de l'IGAS et de l'IGF : intégrer explicitement l'évolution du temps de travail et de l'activité dans la définition des objectifs nationaux de professionnels de santé à former.

Pour les décideurs, cela revient à passer progressivement d’une planification fondée sur les effectifs physiques à une planification fondée sur une capacité réelle de soins.

À l’hôpital, le sujet devient un enjeu de management

Le diagnostic est différent, et plus sévère, concernant l’hôpital public. Les inspections constatent un pilotage encore insuffisant du temps médical et une application hétérogène de la réglementation. Elles relèvent parallèlement, sur les dernières années, une augmentation des effectifs médicaux, une baisse de la productivité hospitalière par médecin ainsi qu'un recours croissant aux mécanismes destinés à compenser les déficits de temps médical, en particulier le temps de travail additionnel (TTA) et l’intérim.

Le sujet devient alors moins celui de la durée individuelle du travail que celui de l’organisation collective de la ressource médicale.

Parmi les pistes avancées figurent un plan national de mise en conformité du temps de travail, l'encadrement du recours au TTA, la création de maquettes organisationnelles par spécialité ou encore le renforcement de la coordination des affaires médicales à l'échelle des groupements hospitaliers de territoire. La logique est claire : lorsqu’une ressource devient rare, son allocation devient une fonction stratégique.

Pour les directions hospitalières, les directions des affaires médicales et les responsables de pôles, le temps médical rejoint ainsi les grands sujets de pilotage opérationnel : organisation des équipes, permanence des soins, attractivité, mutualisation territoriale et soutenabilité économique.

Assistants médicaux, exercice coordonné, numérique : mesurer enfin le retour sur investissement

Le rapport ouvre également un chantier majeur pour l’écosystème de la transformation en santé.

Depuis plusieurs années, de nombreux dispositifs cherchent à « libérer du temps médical » : exercice coordonné, partage de compétences entre professionnels, assistants médicaux, outils numériques ou nouvelles organisations.

Le problème soulevé par les inspections est simple : leurs effets réels sur le temps médical restent insuffisamment objectivés. L’IGAS et l’IGF recommandent donc la mise en place d’un dispositif d’évaluation permettant de mesurer leur impact.

C’est un changement de perspective important pour les acteurs de l’innovation en santé. Une solution numérique, une délégation de tâche ou une réorganisation ne devrait plus seulement être évaluée sur son taux de déploiement ou son adoption, mais sur sa capacité à produire un résultat observable : combien de temps clinique supplémentaire permet-elle effectivement de dégager, pour quels patients, dans quelles conditions et à quel coût ?

Le rapport insiste notamment sur les outils numériques « socles » et sur l'alimentation du dossier médical partagé, dont la diffusion insuffisante peut limiter les gains attendus.

Pour les fournisseurs de solutions, établissements, assureurs, industriels et pouvoirs publics, le sujet du temps médical pourrait ainsi devenir un véritable indicateur de ROI de la transformation.

De la démographie médicale à une stratégie de capacité

C’est peut-être le principal enseignement à retenir de ces 473 pages. Pendant longtemps, la question de l’accès aux soins a principalement été abordée sous l’angle du nombre de professionnels disponibles. Le rapport IGAS-IGF invite à ajouter une nouvelle unité de mesure : la capacité médicale effectivement mobilisable.

Combien de médecins ? Mais aussi combien de jours, combien d’heures, quelle part consacrée au soin, avec quelle organisation et quelle productivité collective ?

Les 15 propositions formulées par la mission s'organisent autour de trois axes : mieux connaître le temps de travail grâce aux données, mieux dimensionner et piloter la ressource médicale, et évaluer les organisations et outils susceptibles de dégager du temps médical.

Pour les leaders de santé, la question qui s’ouvre est donc moins celle de savoir comment « faire travailler davantage » les médecins que de déterminer comment transformer une ressource médicale rare en davantage de temps utile pour les patients, tout en préservant l’attractivité des métiers.

C’est un sujet de démographie. Mais aussi, de plus en plus, un sujet d’organisation, de management, de données et d’investissement.

Rémy Teston

Source : IGAS-IGF, Le temps de travail des médecins, juillet 2026, publié par l’IGAS le 25 août 2026.


Le temps médical, nouvel enjeu stratégique selon le rapport IGAS-IGF

Le temps médical, nouvel enjeu stratégique selon le rapport IGAS-IGF

Publié fin août, le rapport conjoint de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’Inspection générale des finances (IGF) sur le temps de travail des médecins documente une évolution désormais structurelle : les médecins travaillent moins longtemps qu’il y a vingt ans et concentrent davantage leur activité sur un nombre réduit de journées. Mais le constat le plus stratégique est ailleurs : la France sait compter ses médecins, beaucoup moins mesurer le temps médical réellement disponible. Un angle mort qui fragilise les projections démographiques, le pilotage hospitalier et l’évaluation des nouvelles organisations de soins.

Commandé par le Premier ministre, le rapport publié par l’IGAS le 25 août 2026 examine à la fois la médecine de ville et l’hôpital public. Sa mission : mieux connaître le temps de travail des médecins, son évolution et les leviers susceptibles de l’optimiser. Le rapport complet, daté de juillet 2026, a été établi conjointement par l’IGAS et l’IGF.

Derrière un sujet qui pourrait facilement se réduire à la question « les médecins travaillent-ils moins ? », les inspections déplacent le débat. Le véritable indicateur à piloter n’est plus seulement le nombre de médecins en exercice, mais la quantité de temps clinique qu’ils peuvent effectivement consacrer aux patients.

Un paradoxe : les effectifs sont connus, le temps médical ne l’est pas

Le rapport distingue utilement deux notions. Le temps de travail médical comprend l’ensemble du temps professionnel : consultations et actes, coordination et suivi des dossiers, mais aussi formation, recherche, encadrement ou tâches administratives. Le temps médical, lui, correspond à la quantité de temps clinique disponible dans une structure ou sur un territoire. Or c’est précisément cette seconde ressource qui reste difficile à mesurer.

Les bases existantes renseignent les effectifs, les statuts, les actes ou les revenus. Mais elles ne permettent pas de reconstruire de façon consolidée l’activité d’un même médecin lorsqu’il cumule exercice libéral, salariat ou activité mixte. L’essor de ces parcours professionnels rend cette lacune de plus en plus problématique.

Pour les inspections, cet angle mort n’est plus seulement statistique. Il devient un enjeu de planification : comment déterminer le nombre de médecins à former, organiser une offre territoriale ou dimensionner un service hospitalier si l’on raisonne essentiellement en « têtes » sans connaître le volume réel de temps médical associé ?

C’est pourquoi l’une des propositions structurantes du rapport consiste à rapprocher davantage les données relatives aux activités salariées et libérales et à améliorer le suivi de l’activité grâce, notamment, à l’horodatage des données de facturation de la carte Vitale.

En ville, moins de jours travaillés… mais pas nécessairement moins de soins

Les données apportées par le rapport confirment une diminution de long terme du temps de travail déclaré.

Pour les généralistes libéraux, le panel de la Drees fait apparaître une baisse de 57 heures hebdomadaires déclarées en 2011 à 51 heures en 2022, soit environ 10 %. Sur vingt ans, l'enquête Emploi de l'Insee fait apparaître une diminution de 16 % de la durée hebdomadaire effective déclarée chez les généralistes libéraux et de 11 % chez les spécialistes libéraux.

L’analyse réalisée spécifiquement par la mission sur les données de remboursement entre 2021 et 2025 apporte un éclairage complémentaire : le nombre de jours d’exercice libéral diminue de 3 % à 8 % selon les spécialités.

Chez les généralistes, il passe ainsi de 222 jours en moyenne en 2021 à 205 jours en 2025, soit une baisse d'environ 8 %. Pour les spécialistes étudiés, il passe en moyenne de 191 à 184 jours.

La transformation devient particulièrement visible lorsque l'on regarde la semaine de travail : en 2025, 29 % des généralistes et 51 % des spécialistes étudiés exercent en libéral quatre jours par semaine ou moins, contre respectivement 18 % et 43 % quatre ans auparavant.

Mais l’un des enseignements les plus intéressants du rapport est que cette diminution ne se traduit pas proportionnellement dans le volume de soins produit.

Chez les généralistes, par exemple, entre 2021 et 2025, les jours d’exercice libéral diminuent de 8 %, mais le nombre de contacts recule de 6 %, le nombre d’actes de 5 % et la file active augmente de 2 %. Le nombre moyen de patients vus par jour passe de 20,3 à 20,9.

Pour certaines spécialités, le contraste est encore plus marqué : malgré une diminution du nombre de jours travaillés, le nombre de contacts progresse notamment en cardiologie, en ophtalmologie ou en chirurgie.

Autrement dit : moins de journées ne signifie pas mécaniquement moins d’activité. Le travail médical tend aussi à s’intensifier.

Le rapport reste néanmoins prudent : les données disponibles ne permettent pas de savoir si cette intensification résulte de journées plus longues, de consultations plus courtes ou de nouvelles organisations permettant de prendre en charge davantage de patients.

Une transformation du rapport au travail qu’il faut désormais intégrer aux projections

Ces évolutions ne sont pas présentées comme un phénomène conjoncturel. Renouvellement générationnel, féminisation de la profession, progression de l’exercice mixte et recherche d’un meilleur équilibre entre activité professionnelle et vie personnelle modifient durablement les comportements.

L’enquête réalisée par la mission auprès de médecins spécialistes libéraux est éclairante : 48 % des répondants déclarent souhaiter réduire leur temps de travail dans les prochaines années, quand 41 % souhaitent maintenir leur rythme actuel. La question dépasse donc la seule démographie médicale.

La suppression du numerus clausus et l’augmentation du nombre de médecins formés restent essentielles, mais elles ne suffisent plus à prévoir l’offre future. Deux promotions de médecins de même taille peuvent produire des volumes de temps médical très différents selon les spécialités choisies, les formes d’exercice, les quotités travaillées ou les organisations mises en place.

D'où une recommandation particulièrement structurante de l'IGAS et de l'IGF : intégrer explicitement l'évolution du temps de travail et de l'activité dans la définition des objectifs nationaux de professionnels de santé à former.

Pour les décideurs, cela revient à passer progressivement d’une planification fondée sur les effectifs physiques à une planification fondée sur une capacité réelle de soins.

À l’hôpital, le sujet devient un enjeu de management

Le diagnostic est différent, et plus sévère, concernant l’hôpital public. Les inspections constatent un pilotage encore insuffisant du temps médical et une application hétérogène de la réglementation. Elles relèvent parallèlement, sur les dernières années, une augmentation des effectifs médicaux, une baisse de la productivité hospitalière par médecin ainsi qu'un recours croissant aux mécanismes destinés à compenser les déficits de temps médical, en particulier le temps de travail additionnel (TTA) et l’intérim.

Le sujet devient alors moins celui de la durée individuelle du travail que celui de l’organisation collective de la ressource médicale.

Parmi les pistes avancées figurent un plan national de mise en conformité du temps de travail, l'encadrement du recours au TTA, la création de maquettes organisationnelles par spécialité ou encore le renforcement de la coordination des affaires médicales à l'échelle des groupements hospitaliers de territoire. La logique est claire : lorsqu’une ressource devient rare, son allocation devient une fonction stratégique.

Pour les directions hospitalières, les directions des affaires médicales et les responsables de pôles, le temps médical rejoint ainsi les grands sujets de pilotage opérationnel : organisation des équipes, permanence des soins, attractivité, mutualisation territoriale et soutenabilité économique.

Assistants médicaux, exercice coordonné, numérique : mesurer enfin le retour sur investissement

Le rapport ouvre également un chantier majeur pour l’écosystème de la transformation en santé.

Depuis plusieurs années, de nombreux dispositifs cherchent à « libérer du temps médical » : exercice coordonné, partage de compétences entre professionnels, assistants médicaux, outils numériques ou nouvelles organisations.

Le problème soulevé par les inspections est simple : leurs effets réels sur le temps médical restent insuffisamment objectivés. L’IGAS et l’IGF recommandent donc la mise en place d’un dispositif d’évaluation permettant de mesurer leur impact.

C’est un changement de perspective important pour les acteurs de l’innovation en santé. Une solution numérique, une délégation de tâche ou une réorganisation ne devrait plus seulement être évaluée sur son taux de déploiement ou son adoption, mais sur sa capacité à produire un résultat observable : combien de temps clinique supplémentaire permet-elle effectivement de dégager, pour quels patients, dans quelles conditions et à quel coût ?

Le rapport insiste notamment sur les outils numériques « socles » et sur l'alimentation du dossier médical partagé, dont la diffusion insuffisante peut limiter les gains attendus.

Pour les fournisseurs de solutions, établissements, assureurs, industriels et pouvoirs publics, le sujet du temps médical pourrait ainsi devenir un véritable indicateur de ROI de la transformation.

De la démographie médicale à une stratégie de capacité

C’est peut-être le principal enseignement à retenir de ces 473 pages. Pendant longtemps, la question de l’accès aux soins a principalement été abordée sous l’angle du nombre de professionnels disponibles. Le rapport IGAS-IGF invite à ajouter une nouvelle unité de mesure : la capacité médicale effectivement mobilisable.

Combien de médecins ? Mais aussi combien de jours, combien d’heures, quelle part consacrée au soin, avec quelle organisation et quelle productivité collective ?

Les 15 propositions formulées par la mission s'organisent autour de trois axes : mieux connaître le temps de travail grâce aux données, mieux dimensionner et piloter la ressource médicale, et évaluer les organisations et outils susceptibles de dégager du temps médical.

Pour les leaders de santé, la question qui s’ouvre est donc moins celle de savoir comment « faire travailler davantage » les médecins que de déterminer comment transformer une ressource médicale rare en davantage de temps utile pour les patients, tout en préservant l’attractivité des métiers.

C’est un sujet de démographie. Mais aussi, de plus en plus, un sujet d’organisation, de management, de données et d’investissement.

Rémy Teston

Source : IGAS-IGF, Le temps de travail des médecins, juillet 2026, publié par l’IGAS le 25 août 2026.