Accès aux soins : l’étude Doctolib-Fondation Jean-Jaurès révèle une France des délais, des renoncements et des organisations

La deuxième édition des Cartes de France de l’accès aux soins, publiée par Doctolib avec le soutien de la Fondation Jean-Jaurès et l’analyse de la géographe de la santé Joy Raynaud, propose une lecture renouvelée d’un sujet devenu central pour les patients, les soignants et les décideurs publics. À partir de 234 millions de consultations réalisées en 2025, de données issues de plus de 80 000 professionnels de santé et d’une enquête menée auprès de près de 8 000 patients, l’étude dépasse la seule question des “déserts médicaux” pour interroger l’organisation concrète de l’accès aux soins en France.
La crise de l’accès aux soins n’est plus seulement une affaire de densité médicale. Elle est devenue un révélateur de l’organisation du système de santé, de la lisibilité de l’offre disponible, de la capacité des professionnels à absorber les soins non programmés, mais aussi des arbitrages silencieux opérés par les patients lorsqu’ils ne trouvent pas de rendez-vous, lorsqu’ils renoncent, ou lorsqu’ils se tournent vers les urgences faute d’alternative.
C’est l’un des apports majeurs de la nouvelle édition des Cartes de France de l’accès aux soins 2026. En croisant les délais effectifs d’obtention de rendez-vous avec le vécu des patients, l’étude ne se contente pas de mesurer ce qui fonctionne. Elle éclaire aussi ce qui échappe habituellement aux indicateurs : les recherches infructueuses, les renoncements, les reports vers les urgences, les usages numériques et l’émergence de l’intelligence artificielle conversationnelle dans les parcours de santé.
Le constat est nuancé. Le premier recours tient encore, mais sur des équilibres fragiles. Les spécialités restent sous forte tension, avec des écarts considérables selon les professions et les départements. Les inégalités territoriales existent, mais elles ne dessinent pas une carte unique. Et surtout, l’étude montre qu’à effectifs comparables, certains territoires ou certaines filières parviennent à offrir un accès plus fluide grâce à une meilleure organisation, à la coordination entre professionnels et à l’utilisation adaptée des outils numériques.
Un premier recours encore réactif, mais sous pression
Les délais médians restent relativement contenus pour les professions de premier recours. En 2025, il faut en médiane 3 jours pour obtenir un rendez-vous avec un médecin généraliste, 6 jours avec un kinésithérapeute, 8 jours avec un pédiatre, 10 jours avec un chirurgien-dentiste et 12 jours avec une sage-femme. Ces chiffres traduisent une capacité persistante de la médecine de ville à répondre à une partie importante de la demande courante.
Cette réactivité apparaît particulièrement nette dans les soins non programmés. En médecine générale, 39 % des rendez-vous sont obtenus en moins de 48 heures ; en pédiatrie, cette part atteint 37 %. À l’inverse, elle tombe à 8 % en cardiologie et à 12 % en dermatologie, deux spécialités déjà identifiées comme fortement sous tension.
Mais cette photographie ne doit pas masquer les signaux faibles. La pédiatrie se dégrade, avec un délai médian en hausse d’un jour par rapport à 2023 et une part importante de consultations programmées au-delà d’une semaine. Les sages-femmes voient également leurs délais s’allonger malgré une progression des effectifs. En médecine générale, la stabilité apparente du délai médian coexiste avec une pression croissante sur les agendas et une hausse des rendez-vous obtenus au-delà de 7 jours.
Pour les décideurs, l’enjeu est donc moins de célébrer la résistance du premier recours que de comprendre ce qui le rend encore possible. La capacité à réserver des créneaux rapides, à articuler secrétariats, outils de prise de rendez-vous, téléconsultation, délégation de tâches et coordination territoriale devient un facteur stratégique. Dans un système où les besoins augmentent, le temps médical disponible devient une ressource rare à organiser avec précision.
Des spécialités durablement sous tension
Le contraste est marqué avec les spécialités médicales. La cardiologie affiche le délai médian le plus long, avec 42 jours. La dermatologie suit avec 32 jours, puis l’ophtalmologie avec 21 jours, la gynécologie avec 19 jours et la psychiatrie avec 15 jours. Plus de 70 % des rendez-vous sont obtenus au-delà de 7 jours dans plusieurs de ces disciplines, ce qui confirme la difficulté à absorber une demande portée par le vieillissement, les maladies chroniques, la prévention, le suivi régulier et les besoins de diagnostic.
Entre 2023 et 2025, les trajectoires divergent. L’ophtalmologie améliore son délai médian de 4 jours, la dermatologie de 3 jours, la gynécologie de 2 jours et la chirurgie dentaire d’un jour. À l’inverse, la cardiologie, la psychiatrie, la pédiatrie et les sages-femmes voient leurs délais augmenter d’un jour. La médecine générale et la kinésithérapie restent stables.
Ces évolutions invitent à sortir d’une lecture strictement démographique. Former davantage de professionnels reste nécessaire, mais l’étude montre que cela ne suffit pas à garantir une amélioration rapide de l’accès. L’exemple de l’ophtalmologie est particulièrement éclairant : les délais y ont été divisés par plus de deux en huit ans à effectifs quasi constants, notamment grâce au travail aidé et à la réorganisation de la filière visuelle. À l’inverse, en cardiologie, la densité libérale a progressé sans empêcher l’allongement des délais.
L’accès aux soins dépend donc autant de l’organisation que du nombre de professionnels. Téléexpertise, équipes de soins spécialisées, CPTS, protocoles de coopération, partage de compétences et meilleure orientation des patients deviennent des leviers de performance collective. Pour les acteurs de santé, cela pose une question centrale : comment transformer l’organisation du soin pour produire du temps médical utile, plutôt que d’attendre uniquement les effets longs de la démographie médicale ?
Une France des inégalités, mais pas une seule carte des déserts médicaux
L’étude confirme l’ampleur des écarts territoriaux. En cardiologie, le délai médian varie de 16 jours à Paris à 164 jours dans le Gers. En ophtalmologie, il va de 5 jours en Seine-Saint-Denis à 153 jours dans le Gers. Ces écarts illustrent des différences considérables d’accès effectif, qui ne se résument pas à une simple opposition entre zones urbaines et zones rurales.
Chaque profession dessine sa propre géographie. La cardiologie apparaît particulièrement tendue dans un arc allant de l’Occitanie à la vallée du Rhône. L’ophtalmologie et la pédiatrie rencontrent des difficultés spécifiques dans le Grand Ouest. La dermatologie est plus sous tension dans le Nord et le Centre-Est. La psychiatrie, elle, semble moins répondre à une logique territoriale classique qu’à un problème structurel plus large.
Cette lecture est essentielle pour l’action publique. Elle montre les limites des zonages uniformes et des réponses standardisées. Les besoins ne sont pas les mêmes selon les spécialités, les bassins de vie, les pratiques professionnelles et les capacités locales de coordination. Une politique d’accès aux soins efficace devra donc partir des réalités fines de chaque filière, plutôt que d’appliquer une carte unique des tensions sanitaires.
Le renoncement, angle mort majeur de l’accès aux soins
L’un des résultats les plus marquants de l’étude tient à l’enquête patients. Les délais mesurés ne portent que sur les rendez-vous effectivement obtenus. Ils ne disent rien, à eux seuls, des patients qui n’ont pas réussi à trouver de créneau, qui ont abandonné leur recherche ou qui ont différé leur prise en charge. L’étude rappelle ainsi que les délais publiés sont, par construction, des indicateurs optimistes.
Or 63 % des patients interrogés déclarent avoir déjà renoncé à chercher un rendez-vous. Ce renoncement ne se concentre pas uniquement sur les publics les plus précaires. Il touche fortement les actifs, notamment les cadres et les 25-34 ans, pour lesquels les contraintes d’agenda, la disponibilité des créneaux et la difficulté à s’orienter dans l’offre de soins jouent un rôle majeur.
Ce résultat déplace le débat. L’accès aux soins ne se résume pas à la présence d’un professionnel sur un territoire. Il dépend aussi de la capacité du patient à identifier le bon interlocuteur, à trouver un créneau compatible avec ses contraintes, à obtenir une réponse lorsqu’il en a besoin et à ne pas se décourager face à la complexité du parcours. La question de la lisibilité devient donc aussi importante que celle de la disponibilité.
Rendez-vous en ligne et urgences : un enjeu de régulation des flux
L’étude met également en évidence un lien direct entre difficulté d’accès à un rendez-vous et recours aux urgences. Au cours des douze derniers mois, 23 % des patients déclarent être allés aux urgences faute de rendez-vous disponible. À l’inverse, 20 % indiquent avoir évité les urgences grâce à un rendez-vous obtenu en ligne.
Ces chiffres ne signifient pas que le numérique résout à lui seul la tension hospitalière. Ils montrent en revanche qu’une offre de soins plus visible, mieux orientée et plus facilement accessible peut contribuer à diriger certains patients vers le bon canal de prise en charge. Dans un contexte de saturation récurrente des services d’urgences, la médecine de ville, lorsqu’elle est lisible et organisée, devient un levier de régulation.
Pour les établissements, les professionnels libéraux, les CPTS, les ARS et les plateformes numériques, l’enjeu est commun : éviter que l’absence d’information disponible ou la difficulté à trouver un créneau ne transforme une demande de soins de ville en passage hospitalier évitable. Cela suppose des outils, mais aussi des règles de coopération, une confiance entre acteurs et une capacité à organiser la réponse à l’échelle territoriale.
L’intelligence artificielle entre accélérateur d’accès et risque de substitution
Autre enseignement fort : l’intelligence artificielle conversationnelle est déjà entrée dans les usages de santé. Selon l’enquête, 45 % des patients déclarent utiliser une IA conversationnelle pour des questions de santé. L’usage est particulièrement générationnel : il concerne 75 % des 18-24 ans, contre 13 % des 75 ans et plus.
Ses effets sur les parcours sont ambivalents. Une partie des utilisateurs consulte plus rapidement après y avoir eu recours, mais d’autres renoncent à consulter. L’étude décrit ainsi un double mouvement : l’IA peut accélérer l’accès aux soins pour certains patients, mais aussi se substituer à une consultation pour d’autres.
Les étudiants apparaissent comme un profil particulièrement exposé. Ils cumulent un fort taux de renoncement, une sensibilité au coût, un usage élevé de l’IA et un risque de renoncement après utilisation. Ce point appelle une vigilance spécifique : dans les politiques de santé étudiante, l’IA ne peut être pensée comme un simple outil d’information. Elle doit être articulée à des parcours de soins sécurisés, compréhensibles et accessibles.
Une actualité politique autant que sanitaire
À un an de l’élection présidentielle, la publication de cette étude donne une portée politique au sujet de l’accès aux soins. La Fondation Jean-Jaurès souligne que la santé figure parmi les préoccupations majeures des Français et que la question centrale n’est pas seulement celle de la qualité du système, mais de sa capacité à permettre aux patients d’accéder aux soignants au bon moment.
Pour les dirigeants de l’écosystème santé, l’étude apporte une grille de lecture utile. Elle montre que les réponses devront être plurielles : formation, attractivité, organisation territoriale, délégation de tâches, coopération interprofessionnelle, outils numériques, téléexpertise, lisibilité de l’offre et évaluation rigoureuse des nouveaux usages, notamment de l’IA.
Elle rappelle aussi que l’accès aux soins est un sujet de confiance. Lorsque les patients ne trouvent pas de rendez-vous, lorsqu’ils renoncent, lorsqu’ils vont aux urgences faute d’alternative ou lorsqu’ils s’en remettent à une IA sans accompagnement, c’est tout le contrat de confiance avec le système de santé qui se fragilise.
La leçon principale des Cartes de France 2026 tient peut-être là : l’accès aux soins ne se décrète pas uniquement par la présence de professionnels. Il se construit par l’organisation du temps médical, la coordination des acteurs, la visibilité de l’offre et la capacité à entendre le vécu des patients. Dans une France où les besoins progressent plus vite que les ressources disponibles, l’enjeu n’est plus seulement de soigner mieux. Il est de rendre le soin effectivement accessible, au bon endroit, au bon moment, pour tous ceux qui en ont besoin.
Accès aux soins : l’étude Doctolib-Fondation Jean-Jaurès révèle une France des délais, des renoncements et des organisations

Accès aux soins : l’étude Doctolib-Fondation Jean-Jaurès révèle une France des délais, des renoncements et des organisations
La deuxième édition des Cartes de France de l’accès aux soins, publiée par Doctolib avec le soutien de la Fondation Jean-Jaurès et l’analyse de la géographe de la santé Joy Raynaud, propose une lecture renouvelée d’un sujet devenu central pour les patients, les soignants et les décideurs publics. À partir de 234 millions de consultations réalisées en 2025, de données issues de plus de 80 000 professionnels de santé et d’une enquête menée auprès de près de 8 000 patients, l’étude dépasse la seule question des “déserts médicaux” pour interroger l’organisation concrète de l’accès aux soins en France.
La crise de l’accès aux soins n’est plus seulement une affaire de densité médicale. Elle est devenue un révélateur de l’organisation du système de santé, de la lisibilité de l’offre disponible, de la capacité des professionnels à absorber les soins non programmés, mais aussi des arbitrages silencieux opérés par les patients lorsqu’ils ne trouvent pas de rendez-vous, lorsqu’ils renoncent, ou lorsqu’ils se tournent vers les urgences faute d’alternative.
C’est l’un des apports majeurs de la nouvelle édition des Cartes de France de l’accès aux soins 2026. En croisant les délais effectifs d’obtention de rendez-vous avec le vécu des patients, l’étude ne se contente pas de mesurer ce qui fonctionne. Elle éclaire aussi ce qui échappe habituellement aux indicateurs : les recherches infructueuses, les renoncements, les reports vers les urgences, les usages numériques et l’émergence de l’intelligence artificielle conversationnelle dans les parcours de santé.
Le constat est nuancé. Le premier recours tient encore, mais sur des équilibres fragiles. Les spécialités restent sous forte tension, avec des écarts considérables selon les professions et les départements. Les inégalités territoriales existent, mais elles ne dessinent pas une carte unique. Et surtout, l’étude montre qu’à effectifs comparables, certains territoires ou certaines filières parviennent à offrir un accès plus fluide grâce à une meilleure organisation, à la coordination entre professionnels et à l’utilisation adaptée des outils numériques.
Un premier recours encore réactif, mais sous pression
Les délais médians restent relativement contenus pour les professions de premier recours. En 2025, il faut en médiane 3 jours pour obtenir un rendez-vous avec un médecin généraliste, 6 jours avec un kinésithérapeute, 8 jours avec un pédiatre, 10 jours avec un chirurgien-dentiste et 12 jours avec une sage-femme. Ces chiffres traduisent une capacité persistante de la médecine de ville à répondre à une partie importante de la demande courante.
Cette réactivité apparaît particulièrement nette dans les soins non programmés. En médecine générale, 39 % des rendez-vous sont obtenus en moins de 48 heures ; en pédiatrie, cette part atteint 37 %. À l’inverse, elle tombe à 8 % en cardiologie et à 12 % en dermatologie, deux spécialités déjà identifiées comme fortement sous tension.
Mais cette photographie ne doit pas masquer les signaux faibles. La pédiatrie se dégrade, avec un délai médian en hausse d’un jour par rapport à 2023 et une part importante de consultations programmées au-delà d’une semaine. Les sages-femmes voient également leurs délais s’allonger malgré une progression des effectifs. En médecine générale, la stabilité apparente du délai médian coexiste avec une pression croissante sur les agendas et une hausse des rendez-vous obtenus au-delà de 7 jours.
Pour les décideurs, l’enjeu est donc moins de célébrer la résistance du premier recours que de comprendre ce qui le rend encore possible. La capacité à réserver des créneaux rapides, à articuler secrétariats, outils de prise de rendez-vous, téléconsultation, délégation de tâches et coordination territoriale devient un facteur stratégique. Dans un système où les besoins augmentent, le temps médical disponible devient une ressource rare à organiser avec précision.
Des spécialités durablement sous tension
Le contraste est marqué avec les spécialités médicales. La cardiologie affiche le délai médian le plus long, avec 42 jours. La dermatologie suit avec 32 jours, puis l’ophtalmologie avec 21 jours, la gynécologie avec 19 jours et la psychiatrie avec 15 jours. Plus de 70 % des rendez-vous sont obtenus au-delà de 7 jours dans plusieurs de ces disciplines, ce qui confirme la difficulté à absorber une demande portée par le vieillissement, les maladies chroniques, la prévention, le suivi régulier et les besoins de diagnostic.
Entre 2023 et 2025, les trajectoires divergent. L’ophtalmologie améliore son délai médian de 4 jours, la dermatologie de 3 jours, la gynécologie de 2 jours et la chirurgie dentaire d’un jour. À l’inverse, la cardiologie, la psychiatrie, la pédiatrie et les sages-femmes voient leurs délais augmenter d’un jour. La médecine générale et la kinésithérapie restent stables.
Ces évolutions invitent à sortir d’une lecture strictement démographique. Former davantage de professionnels reste nécessaire, mais l’étude montre que cela ne suffit pas à garantir une amélioration rapide de l’accès. L’exemple de l’ophtalmologie est particulièrement éclairant : les délais y ont été divisés par plus de deux en huit ans à effectifs quasi constants, notamment grâce au travail aidé et à la réorganisation de la filière visuelle. À l’inverse, en cardiologie, la densité libérale a progressé sans empêcher l’allongement des délais.
L’accès aux soins dépend donc autant de l’organisation que du nombre de professionnels. Téléexpertise, équipes de soins spécialisées, CPTS, protocoles de coopération, partage de compétences et meilleure orientation des patients deviennent des leviers de performance collective. Pour les acteurs de santé, cela pose une question centrale : comment transformer l’organisation du soin pour produire du temps médical utile, plutôt que d’attendre uniquement les effets longs de la démographie médicale ?
Une France des inégalités, mais pas une seule carte des déserts médicaux
L’étude confirme l’ampleur des écarts territoriaux. En cardiologie, le délai médian varie de 16 jours à Paris à 164 jours dans le Gers. En ophtalmologie, il va de 5 jours en Seine-Saint-Denis à 153 jours dans le Gers. Ces écarts illustrent des différences considérables d’accès effectif, qui ne se résument pas à une simple opposition entre zones urbaines et zones rurales.
Chaque profession dessine sa propre géographie. La cardiologie apparaît particulièrement tendue dans un arc allant de l’Occitanie à la vallée du Rhône. L’ophtalmologie et la pédiatrie rencontrent des difficultés spécifiques dans le Grand Ouest. La dermatologie est plus sous tension dans le Nord et le Centre-Est. La psychiatrie, elle, semble moins répondre à une logique territoriale classique qu’à un problème structurel plus large.
Cette lecture est essentielle pour l’action publique. Elle montre les limites des zonages uniformes et des réponses standardisées. Les besoins ne sont pas les mêmes selon les spécialités, les bassins de vie, les pratiques professionnelles et les capacités locales de coordination. Une politique d’accès aux soins efficace devra donc partir des réalités fines de chaque filière, plutôt que d’appliquer une carte unique des tensions sanitaires.
Le renoncement, angle mort majeur de l’accès aux soins
L’un des résultats les plus marquants de l’étude tient à l’enquête patients. Les délais mesurés ne portent que sur les rendez-vous effectivement obtenus. Ils ne disent rien, à eux seuls, des patients qui n’ont pas réussi à trouver de créneau, qui ont abandonné leur recherche ou qui ont différé leur prise en charge. L’étude rappelle ainsi que les délais publiés sont, par construction, des indicateurs optimistes.
Or 63 % des patients interrogés déclarent avoir déjà renoncé à chercher un rendez-vous. Ce renoncement ne se concentre pas uniquement sur les publics les plus précaires. Il touche fortement les actifs, notamment les cadres et les 25-34 ans, pour lesquels les contraintes d’agenda, la disponibilité des créneaux et la difficulté à s’orienter dans l’offre de soins jouent un rôle majeur.
Ce résultat déplace le débat. L’accès aux soins ne se résume pas à la présence d’un professionnel sur un territoire. Il dépend aussi de la capacité du patient à identifier le bon interlocuteur, à trouver un créneau compatible avec ses contraintes, à obtenir une réponse lorsqu’il en a besoin et à ne pas se décourager face à la complexité du parcours. La question de la lisibilité devient donc aussi importante que celle de la disponibilité.
Rendez-vous en ligne et urgences : un enjeu de régulation des flux
L’étude met également en évidence un lien direct entre difficulté d’accès à un rendez-vous et recours aux urgences. Au cours des douze derniers mois, 23 % des patients déclarent être allés aux urgences faute de rendez-vous disponible. À l’inverse, 20 % indiquent avoir évité les urgences grâce à un rendez-vous obtenu en ligne.
Ces chiffres ne signifient pas que le numérique résout à lui seul la tension hospitalière. Ils montrent en revanche qu’une offre de soins plus visible, mieux orientée et plus facilement accessible peut contribuer à diriger certains patients vers le bon canal de prise en charge. Dans un contexte de saturation récurrente des services d’urgences, la médecine de ville, lorsqu’elle est lisible et organisée, devient un levier de régulation.
Pour les établissements, les professionnels libéraux, les CPTS, les ARS et les plateformes numériques, l’enjeu est commun : éviter que l’absence d’information disponible ou la difficulté à trouver un créneau ne transforme une demande de soins de ville en passage hospitalier évitable. Cela suppose des outils, mais aussi des règles de coopération, une confiance entre acteurs et une capacité à organiser la réponse à l’échelle territoriale.
L’intelligence artificielle entre accélérateur d’accès et risque de substitution
Autre enseignement fort : l’intelligence artificielle conversationnelle est déjà entrée dans les usages de santé. Selon l’enquête, 45 % des patients déclarent utiliser une IA conversationnelle pour des questions de santé. L’usage est particulièrement générationnel : il concerne 75 % des 18-24 ans, contre 13 % des 75 ans et plus.
Ses effets sur les parcours sont ambivalents. Une partie des utilisateurs consulte plus rapidement après y avoir eu recours, mais d’autres renoncent à consulter. L’étude décrit ainsi un double mouvement : l’IA peut accélérer l’accès aux soins pour certains patients, mais aussi se substituer à une consultation pour d’autres.
Les étudiants apparaissent comme un profil particulièrement exposé. Ils cumulent un fort taux de renoncement, une sensibilité au coût, un usage élevé de l’IA et un risque de renoncement après utilisation. Ce point appelle une vigilance spécifique : dans les politiques de santé étudiante, l’IA ne peut être pensée comme un simple outil d’information. Elle doit être articulée à des parcours de soins sécurisés, compréhensibles et accessibles.
Une actualité politique autant que sanitaire
À un an de l’élection présidentielle, la publication de cette étude donne une portée politique au sujet de l’accès aux soins. La Fondation Jean-Jaurès souligne que la santé figure parmi les préoccupations majeures des Français et que la question centrale n’est pas seulement celle de la qualité du système, mais de sa capacité à permettre aux patients d’accéder aux soignants au bon moment.
Pour les dirigeants de l’écosystème santé, l’étude apporte une grille de lecture utile. Elle montre que les réponses devront être plurielles : formation, attractivité, organisation territoriale, délégation de tâches, coopération interprofessionnelle, outils numériques, téléexpertise, lisibilité de l’offre et évaluation rigoureuse des nouveaux usages, notamment de l’IA.
Elle rappelle aussi que l’accès aux soins est un sujet de confiance. Lorsque les patients ne trouvent pas de rendez-vous, lorsqu’ils renoncent, lorsqu’ils vont aux urgences faute d’alternative ou lorsqu’ils s’en remettent à une IA sans accompagnement, c’est tout le contrat de confiance avec le système de santé qui se fragilise.
La leçon principale des Cartes de France 2026 tient peut-être là : l’accès aux soins ne se décrète pas uniquement par la présence de professionnels. Il se construit par l’organisation du temps médical, la coordination des acteurs, la visibilité de l’offre et la capacité à entendre le vécu des patients. Dans une France où les besoins progressent plus vite que les ressources disponibles, l’enjeu n’est plus seulement de soigner mieux. Il est de rendre le soin effectivement accessible, au bon endroit, au bon moment, pour tous ceux qui en ont besoin.
Accès aux soins : l’étude Doctolib-Fondation Jean-Jaurès révèle une France des délais, des renoncements et des organisations

Accès aux soins : l’étude Doctolib-Fondation Jean-Jaurès révèle une France des délais, des renoncements et des organisations
La deuxième édition des Cartes de France de l’accès aux soins, publiée par Doctolib avec le soutien de la Fondation Jean-Jaurès et l’analyse de la géographe de la santé Joy Raynaud, propose une lecture renouvelée d’un sujet devenu central pour les patients, les soignants et les décideurs publics. À partir de 234 millions de consultations réalisées en 2025, de données issues de plus de 80 000 professionnels de santé et d’une enquête menée auprès de près de 8 000 patients, l’étude dépasse la seule question des “déserts médicaux” pour interroger l’organisation concrète de l’accès aux soins en France.
La crise de l’accès aux soins n’est plus seulement une affaire de densité médicale. Elle est devenue un révélateur de l’organisation du système de santé, de la lisibilité de l’offre disponible, de la capacité des professionnels à absorber les soins non programmés, mais aussi des arbitrages silencieux opérés par les patients lorsqu’ils ne trouvent pas de rendez-vous, lorsqu’ils renoncent, ou lorsqu’ils se tournent vers les urgences faute d’alternative.
C’est l’un des apports majeurs de la nouvelle édition des Cartes de France de l’accès aux soins 2026. En croisant les délais effectifs d’obtention de rendez-vous avec le vécu des patients, l’étude ne se contente pas de mesurer ce qui fonctionne. Elle éclaire aussi ce qui échappe habituellement aux indicateurs : les recherches infructueuses, les renoncements, les reports vers les urgences, les usages numériques et l’émergence de l’intelligence artificielle conversationnelle dans les parcours de santé.
Le constat est nuancé. Le premier recours tient encore, mais sur des équilibres fragiles. Les spécialités restent sous forte tension, avec des écarts considérables selon les professions et les départements. Les inégalités territoriales existent, mais elles ne dessinent pas une carte unique. Et surtout, l’étude montre qu’à effectifs comparables, certains territoires ou certaines filières parviennent à offrir un accès plus fluide grâce à une meilleure organisation, à la coordination entre professionnels et à l’utilisation adaptée des outils numériques.
Un premier recours encore réactif, mais sous pression
Les délais médians restent relativement contenus pour les professions de premier recours. En 2025, il faut en médiane 3 jours pour obtenir un rendez-vous avec un médecin généraliste, 6 jours avec un kinésithérapeute, 8 jours avec un pédiatre, 10 jours avec un chirurgien-dentiste et 12 jours avec une sage-femme. Ces chiffres traduisent une capacité persistante de la médecine de ville à répondre à une partie importante de la demande courante.
Cette réactivité apparaît particulièrement nette dans les soins non programmés. En médecine générale, 39 % des rendez-vous sont obtenus en moins de 48 heures ; en pédiatrie, cette part atteint 37 %. À l’inverse, elle tombe à 8 % en cardiologie et à 12 % en dermatologie, deux spécialités déjà identifiées comme fortement sous tension.
Mais cette photographie ne doit pas masquer les signaux faibles. La pédiatrie se dégrade, avec un délai médian en hausse d’un jour par rapport à 2023 et une part importante de consultations programmées au-delà d’une semaine. Les sages-femmes voient également leurs délais s’allonger malgré une progression des effectifs. En médecine générale, la stabilité apparente du délai médian coexiste avec une pression croissante sur les agendas et une hausse des rendez-vous obtenus au-delà de 7 jours.
Pour les décideurs, l’enjeu est donc moins de célébrer la résistance du premier recours que de comprendre ce qui le rend encore possible. La capacité à réserver des créneaux rapides, à articuler secrétariats, outils de prise de rendez-vous, téléconsultation, délégation de tâches et coordination territoriale devient un facteur stratégique. Dans un système où les besoins augmentent, le temps médical disponible devient une ressource rare à organiser avec précision.
Des spécialités durablement sous tension
Le contraste est marqué avec les spécialités médicales. La cardiologie affiche le délai médian le plus long, avec 42 jours. La dermatologie suit avec 32 jours, puis l’ophtalmologie avec 21 jours, la gynécologie avec 19 jours et la psychiatrie avec 15 jours. Plus de 70 % des rendez-vous sont obtenus au-delà de 7 jours dans plusieurs de ces disciplines, ce qui confirme la difficulté à absorber une demande portée par le vieillissement, les maladies chroniques, la prévention, le suivi régulier et les besoins de diagnostic.
Entre 2023 et 2025, les trajectoires divergent. L’ophtalmologie améliore son délai médian de 4 jours, la dermatologie de 3 jours, la gynécologie de 2 jours et la chirurgie dentaire d’un jour. À l’inverse, la cardiologie, la psychiatrie, la pédiatrie et les sages-femmes voient leurs délais augmenter d’un jour. La médecine générale et la kinésithérapie restent stables.
Ces évolutions invitent à sortir d’une lecture strictement démographique. Former davantage de professionnels reste nécessaire, mais l’étude montre que cela ne suffit pas à garantir une amélioration rapide de l’accès. L’exemple de l’ophtalmologie est particulièrement éclairant : les délais y ont été divisés par plus de deux en huit ans à effectifs quasi constants, notamment grâce au travail aidé et à la réorganisation de la filière visuelle. À l’inverse, en cardiologie, la densité libérale a progressé sans empêcher l’allongement des délais.
L’accès aux soins dépend donc autant de l’organisation que du nombre de professionnels. Téléexpertise, équipes de soins spécialisées, CPTS, protocoles de coopération, partage de compétences et meilleure orientation des patients deviennent des leviers de performance collective. Pour les acteurs de santé, cela pose une question centrale : comment transformer l’organisation du soin pour produire du temps médical utile, plutôt que d’attendre uniquement les effets longs de la démographie médicale ?
Une France des inégalités, mais pas une seule carte des déserts médicaux
L’étude confirme l’ampleur des écarts territoriaux. En cardiologie, le délai médian varie de 16 jours à Paris à 164 jours dans le Gers. En ophtalmologie, il va de 5 jours en Seine-Saint-Denis à 153 jours dans le Gers. Ces écarts illustrent des différences considérables d’accès effectif, qui ne se résument pas à une simple opposition entre zones urbaines et zones rurales.
Chaque profession dessine sa propre géographie. La cardiologie apparaît particulièrement tendue dans un arc allant de l’Occitanie à la vallée du Rhône. L’ophtalmologie et la pédiatrie rencontrent des difficultés spécifiques dans le Grand Ouest. La dermatologie est plus sous tension dans le Nord et le Centre-Est. La psychiatrie, elle, semble moins répondre à une logique territoriale classique qu’à un problème structurel plus large.
Cette lecture est essentielle pour l’action publique. Elle montre les limites des zonages uniformes et des réponses standardisées. Les besoins ne sont pas les mêmes selon les spécialités, les bassins de vie, les pratiques professionnelles et les capacités locales de coordination. Une politique d’accès aux soins efficace devra donc partir des réalités fines de chaque filière, plutôt que d’appliquer une carte unique des tensions sanitaires.
Le renoncement, angle mort majeur de l’accès aux soins
L’un des résultats les plus marquants de l’étude tient à l’enquête patients. Les délais mesurés ne portent que sur les rendez-vous effectivement obtenus. Ils ne disent rien, à eux seuls, des patients qui n’ont pas réussi à trouver de créneau, qui ont abandonné leur recherche ou qui ont différé leur prise en charge. L’étude rappelle ainsi que les délais publiés sont, par construction, des indicateurs optimistes.
Or 63 % des patients interrogés déclarent avoir déjà renoncé à chercher un rendez-vous. Ce renoncement ne se concentre pas uniquement sur les publics les plus précaires. Il touche fortement les actifs, notamment les cadres et les 25-34 ans, pour lesquels les contraintes d’agenda, la disponibilité des créneaux et la difficulté à s’orienter dans l’offre de soins jouent un rôle majeur.
Ce résultat déplace le débat. L’accès aux soins ne se résume pas à la présence d’un professionnel sur un territoire. Il dépend aussi de la capacité du patient à identifier le bon interlocuteur, à trouver un créneau compatible avec ses contraintes, à obtenir une réponse lorsqu’il en a besoin et à ne pas se décourager face à la complexité du parcours. La question de la lisibilité devient donc aussi importante que celle de la disponibilité.
Rendez-vous en ligne et urgences : un enjeu de régulation des flux
L’étude met également en évidence un lien direct entre difficulté d’accès à un rendez-vous et recours aux urgences. Au cours des douze derniers mois, 23 % des patients déclarent être allés aux urgences faute de rendez-vous disponible. À l’inverse, 20 % indiquent avoir évité les urgences grâce à un rendez-vous obtenu en ligne.
Ces chiffres ne signifient pas que le numérique résout à lui seul la tension hospitalière. Ils montrent en revanche qu’une offre de soins plus visible, mieux orientée et plus facilement accessible peut contribuer à diriger certains patients vers le bon canal de prise en charge. Dans un contexte de saturation récurrente des services d’urgences, la médecine de ville, lorsqu’elle est lisible et organisée, devient un levier de régulation.
Pour les établissements, les professionnels libéraux, les CPTS, les ARS et les plateformes numériques, l’enjeu est commun : éviter que l’absence d’information disponible ou la difficulté à trouver un créneau ne transforme une demande de soins de ville en passage hospitalier évitable. Cela suppose des outils, mais aussi des règles de coopération, une confiance entre acteurs et une capacité à organiser la réponse à l’échelle territoriale.
L’intelligence artificielle entre accélérateur d’accès et risque de substitution
Autre enseignement fort : l’intelligence artificielle conversationnelle est déjà entrée dans les usages de santé. Selon l’enquête, 45 % des patients déclarent utiliser une IA conversationnelle pour des questions de santé. L’usage est particulièrement générationnel : il concerne 75 % des 18-24 ans, contre 13 % des 75 ans et plus.
Ses effets sur les parcours sont ambivalents. Une partie des utilisateurs consulte plus rapidement après y avoir eu recours, mais d’autres renoncent à consulter. L’étude décrit ainsi un double mouvement : l’IA peut accélérer l’accès aux soins pour certains patients, mais aussi se substituer à une consultation pour d’autres.
Les étudiants apparaissent comme un profil particulièrement exposé. Ils cumulent un fort taux de renoncement, une sensibilité au coût, un usage élevé de l’IA et un risque de renoncement après utilisation. Ce point appelle une vigilance spécifique : dans les politiques de santé étudiante, l’IA ne peut être pensée comme un simple outil d’information. Elle doit être articulée à des parcours de soins sécurisés, compréhensibles et accessibles.
Une actualité politique autant que sanitaire
À un an de l’élection présidentielle, la publication de cette étude donne une portée politique au sujet de l’accès aux soins. La Fondation Jean-Jaurès souligne que la santé figure parmi les préoccupations majeures des Français et que la question centrale n’est pas seulement celle de la qualité du système, mais de sa capacité à permettre aux patients d’accéder aux soignants au bon moment.
Pour les dirigeants de l’écosystème santé, l’étude apporte une grille de lecture utile. Elle montre que les réponses devront être plurielles : formation, attractivité, organisation territoriale, délégation de tâches, coopération interprofessionnelle, outils numériques, téléexpertise, lisibilité de l’offre et évaluation rigoureuse des nouveaux usages, notamment de l’IA.
Elle rappelle aussi que l’accès aux soins est un sujet de confiance. Lorsque les patients ne trouvent pas de rendez-vous, lorsqu’ils renoncent, lorsqu’ils vont aux urgences faute d’alternative ou lorsqu’ils s’en remettent à une IA sans accompagnement, c’est tout le contrat de confiance avec le système de santé qui se fragilise.
La leçon principale des Cartes de France 2026 tient peut-être là : l’accès aux soins ne se décrète pas uniquement par la présence de professionnels. Il se construit par l’organisation du temps médical, la coordination des acteurs, la visibilité de l’offre et la capacité à entendre le vécu des patients. Dans une France où les besoins progressent plus vite que les ressources disponibles, l’enjeu n’est plus seulement de soigner mieux. Il est de rendre le soin effectivement accessible, au bon endroit, au bon moment, pour tous ceux qui en ont besoin.

