21 avril 2026

Margaux Ceccaldi : "Le numérique doit rendre la prévention fluide et silencieuse"

Margaux Ceccaldi : "Le numérique doit rendre la prévention fluide et silencieuse"

En amont de notre prochaine soirée sur le thème « Prévention, nutrition et activité physique », nous vous proposons une série de décryptages autour de ces grands enjeux. Margaux Ceccaldi, Directrice Prévention chez Doctolib nous propose son regard sur la prévention en santé.

En tant que femme de 39 ans et mère de deux enfants, la prévention n'occupe pas uniquement mes journées de travail.

Petit florilège de ma semaine : j'ai (enfin) pris rendez-vous chez le dentiste pour mon fils, reçu une alerte varicelle de l'école, un mail de l'Assurance Maladie sur le dépistage du cancer colorectal et un rappel "poux" sur la boucle WhatsApp des parents de CM2. J'ai aussi vu défiler quinze stories Instagram sur les méfaits du cadmium et soixante vidéos TikTok de coachs sportifs, dont la moitié m'ordonne de soulever des poids et l'autre moitié de surtout l'éviter. J'ai même eu une grande discussion avec ChatGPT sur le temps de switch conseillé pour un enfant de 8 ans et l’impact de la surexposition sur son développement.

Mon métier consiste à penser la prévention. Et pourtant, en tant que patiente, je m'y perds un peu. Le numérique a incontestablement mis l'information médicale à la portée de tous. Mais livrée sans filtre, sans priorisation et déconnectée des professionnels de santé, cette abondance paralyse beaucoup plus qu'elle ne protège.

Garantir une information fiable

Le lancement de l'Observatoire de la désinformation en santé, en janvier 2025, illustre bien l'ampleur du problème. Sur nos écrans, l'injonction permanente au "bien-être" côtoie les pires dérives. Entre les posts contradictoires et la multiplication des conseils sur l'alimentation ou le sommeil, l'accumulation de pratiques prétendument préventives génère de véritables troubles du comportement. Le numérique est un porte-voix puissant, pour le meilleur comme pour le pire. Dans ce contexte de confusion, une information vraiment utile doit reposer sur des sources fiables et des données solides.

Prioriser pour passer à l'action

La France a la chance de disposer d'un système qui organise des dépistages, encadre la vaccination et finance des rendez-vous de prévention. Le blocage ne vient donc pas d'un manque de dispositifs, mais bien du passage à l'acte. Dans le tourbillon d'une journée ordinaire, les véritables mesures de santé publique sont noyées dans le bruit ambiant. L'enjeu des outils numériques d'aujourd'hui est de nous aider à trier : délivrer le bon message au bon moment pour transformer une simple intention en réflexe concret.

Aider les soignants, pas les remplacer

Pour que cette prévention soit efficace, elle doit s'appuyer sur les soignants sans les surcharger. La vocation première d'un médecin est d'écouter, d'examiner et de soigner (et non de cocher des rappels ou des formulaires de dépistage). Une étude récente du BMJ (1) révèle que les médecins généralistes américains, s’ils appliquaient toutes les recommandations en prévention, passeraient 27 heures par jour en consultation, dont la moitié consacrée uniquement à la prévention.

L'intelligence artificielle a ici un rôle évident à jouer. En automatisant cette charge algorithmique dans les logiciels professionnels ou les applications patients, la technologie libère le praticien. Ce dernier peut alors se concentrer sur ce qui exige fondamentalement de l'humain : l'empathie, l’écoute et l'alliance thérapeutique. Il pourra s’investir sur le soin et sur la prévention qui passe au-delà de la data (par exemple la santé mentale).

Au fond, le numérique en santé ne devrait pas constituer une liste de tâches supplémentaires génératrice d'anxiété. En connectant des recommandations ultra-personnalisées, un suivi continu et une facilitation du passage à l’action, il doit rendre la prévention fluide et silencieuse. L'objectif ultime est simple : faire en sorte que nous n'ayons plus à y penser pour en bénéficier pleinement.

Margaux Ceccaldi
Directrice Prévention chez Doctolib


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(1) Martin SA, Johansson M, Heath I, Lehman R, Korownyk C. Sacrificing patient care for prevention: distortion of the role of general practice. BMJ. 2025 Jan 21;388:e080811. doi: 10.1136/bmj-2024-080811. PMID: 39837625.