Clotilde Petit : "Réguler sans acheter ou la souveraineté de papier"

Régulièrement nous vous proposons des décryptages autour des grands enjeux ou actualités de notre secteur à travers des tribunes et avis d'acteurs reconnus. Clotilde Petit, co-fondatrice et directrice générale de Pulselife nous propose son regard sur les enjeux de la souveraineté.
Plus personne ne conteste sérieusement le besoin de souveraineté dans la tech, a fortiori en santé. Les outils tournent encore trop sur des solutions américaines et les tensions internationales récentes l'ont rappelé : un allié peut, s'il le décide, couper l'accès à un service critique. Mais la souveraineté ne se gagnera pas par la seule règlementation, elle s'achète.
Les États-Unis n'ont pas fait surgir SpaceX par la dérégulation mais par l'achat public.. En confiant dès 2006 le ravitaillement de la station spatiale internationale à un nouvel entrant plutôt qu'aux géants installés, la NASA a fait naître l'entreprise qui réalise aujourd'hui, une bonne partie des lancements orbitaux de la planète.
L'Europe, elle, a fait le choix inverse : la souveraineté presque uniquement par la régulation. Le départ d'OpenEvidence, qui a cessé de servir l'Europe en avril 2026 en invoquant l'incertitude de l'AI Act, montre qu'une norme peut écarter un acteur non aligné avec la philosophie européenne. À l'inverse, SecNumCloud a forcé des interdépendances à se construire avec des coentreprises de droit français.
La puissance économique est la première des souverainetés
Ces deux mouvements partagent une limite. Freiner les acteurs non alignés avec nos exigences est une chose, disposer d'entreprises européennes pour répondre au marché en est une autre. Dit autrement : réserver un marché par la norme ne fait pas naître, comme par magie, le champion qui l'occupera.
C’est la capacité économique qui la fera exister. Et c'est précisément un bras mort de notre stratégie. On devient souverain en se rendant indispensable, pas en se protégeant.
Solvabiliser rapidement les entreprises innovantes de la santé
La France excelle en amont pour incuber, mais est défaillante en aval lorsqu’il faut pousser la solution, c’est-à-dire, l’acheter. Or la puissance économique réelle, et donc la souveraineté, naît du chiffre d'affaires et non de l'amorçage.
Enfonçons une porte ouverte : le chiffres d’affaires consolide le modèle et le marché domestique est le passeport vers les investisseurs, la croissance et l'export. Une entreprise invendue chez elle est invendable ailleurs, faute de référence nationale. Et en santé, c’est l'État qui, en achetant le premier, donne le signal que le privé amplifie ensuite.
Il faut donc que le premier client de la santé, l'État, achète mieux et surtout beaucoup plus vite. Car il achète trop lentement, et cette lenteur est en réalité une taxe. Le temps perdu entre le besoin et la commande ne figure dans aucun budget et c'est pourtant un impôt réel prélevé sur notre propre souveraineté.
Acheter chez soi, pourtant, a un effet positif pour l'État car une part substantielle de chaque euro commandé lui revient en recettes fiscales, sociales, sans compter toutes les externalités positives. Soutenir l’innovation par l’achat coûte, net, bien moins que le montant affiché.
Que l'on s'entende : la cause n'est pas la mauvaise volonté de l'acheteur public. Il est pris en étau entre une contrainte budgétaire maximale, l'empilement procédural, un déficit de formation et des hétérogénéités culturelles dans le rapport à l'innovation. On n'a jamais viré personne pour avoir choisi IBM. Il faut trancher dans les procédures pour accélérer et sécuriser juridiquement la commande, outiller les managers et transformer en réflexe la possibilité théorique d'acheter innovant et français.
L'enjeu dépasse la santé. Une Europe qui régule sans acheter à ses propres entreprises se condamne à une souveraineté de papier. La norme protège un marché, elle ne le remplit pas. C'est la puissance économique sur les marchés, adossée à la règle, qui fait la souveraineté réelle.
Clotilde Petit, Directrice Générale de Pulselife

