Frédéric Jallat : "La Chine, nouveau laboratoire des médicaments du futur"

En amont de notre prochain dîner « Chine et Santé : Enjeux, défis et perspectives », nous vous proposons une série de décryptages, tribunes et avis d'experts autour de la santé en Chine. Frédéric Jallat, professeur au sein de l'ESCP Business School nous livre son regard sur la place de la Chine dans l'industrie pharmaceutique.

Pendant des décennies, l'industrie pharmaceutique mondiale s'est organisée autour d'une géographie relativement stable : la recherche fondamentale aux États-Unis et en Europe, la production de principes actifs largement délocalisée en Asie, et la commercialisation assurée par les grands groupes occidentaux. Ce modèle est en train de voler en éclats. En quelques années seulement, la Chine est devenue bien davantage que « l'usine du monde » : elle s'impose désormais comme l'un des principaux foyers mondiaux d'innovation biopharmaceutique.

Cette transformation n'est pas le fruit du hasard. Elle résulte d'une stratégie de long terme, associant investissements publics massifs, réformes réglementaires, retour de chercheurs formés dans les meilleures universités occidentales, abondance de capitaux et création de véritables clusters d'innovation à Shanghai, Suzhou ou Shenzhen. Dans ces écosystèmes intégrés cohabitent universités, start-up de biotechnologie, centres d'essais cliniques, CRO, CDMO et industriels, permettant de réduire considérablement les délais entre la découverte scientifique et le développement clinique.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Les accords internationaux de licence portant sur des molécules issues des biotechs chinoises connaissent une croissance spectaculaire. En 2025, leur valeur cumulée a dépassé 135 milliards de dollars répartis sur 157 transactions ; une progression sans précédent. Désormais, près d'un tiers de la valeur mondiale des grands accords pharmaceutiques concerne des actifs développés en Chine.

Cette montée en puissance répond aussi à une évolution des besoins des grands laboratoires occidentaux. Face au patent cliff qui menace leurs revenus au cours de la prochaine décennie, ils recherchent activement de nouveaux candidats médicaments. Or la Chine est devenue une formidable machine à produire des molécules innovantes, notamment dans les domaines les plus prometteurs de l'oncologie, des anticorps bispécifiques, des ADC (antibody-drug conjugates) ou encore des traitements métaboliques comme les GLP-1. Les géants pharmaceutiques ne viennent plus seulement fabriquer en Chine : ils viennent désormais y acheter leur innovation.

L'un des principaux atouts chinois réside dans la vitesse d'exécution. Les essais cliniques y recrutent plus rapidement les patients, les coûts de développement demeurent sensiblement inférieurs à ceux observés aux États-Unis, tandis que l'ensemble de la chaîne de valeur est fortement intégré. Plusieurs observateurs estiment que le coût d'acquisition d'actifs innovants y est encore inférieur de 30 à 40 % à celui des marchés occidentaux.

Pour autant, le modèle chinois continue de présenter un paradoxe. Si les chercheurs chinois créent une part croissante des innovations, la plus grande partie de la valeur économique est encore captée ailleurs. Les biotechs chinoises cèdent fréquemment leurs molécules très en amont à des groupes américains ou européens qui financeront les phases cliniques tardives et la commercialisation mondiale. Mais cette situation évolue progressivement. Les nouveaux partenariats accordent davantage de place au co-développement, à la conservation de certains droits commerciaux ou à des participations en capital. Les structures dites NewCo, qui associent innovation chinoise et financement international, illustrent cette nouvelle étape de maturation.

Cette recomposition dépasse largement le seul secteur pharmaceutique. Elle interroge la souveraineté sanitaire des pays occidentaux, leur attractivité scientifique et leur capacité à conserver un leadership technologique. L'Europe, en particulier, ne peut plus considérer la Chine comme un simple concurrent industriel à bas coûts. Elle fait désormais face à un compétiteur capable d'innover au meilleur niveau mondial, de développer rapidement des médicaments de rupture et d'attirer les meilleurs talents.

Nous assistons probablement à la naissance d'un système biopharmaceutique véritablement multipolaire, où les États-Unis, l'Europe et la Chine deviennent trois centres majeurs de création thérapeutique. Pour les patients, cette concurrence pourrait accélérer l'arrivée de nouveaux traitements et contribuer à réduire les coûts d'innovation. Pour les décideurs publics et les entreprises, elle impose surtout une nouvelle grille de lecture : dans les médicaments du futur, la compétition ne se joue plus seulement sur les marchés. Elle se joue désormais sur la capacité à construire les écosystèmes scientifiques, industriels et financiers qui feront les innovations de demain.

Frédéric Jallat, PhD

Professeur – ESCP Business School
Directeur scientifique – MSc in Biopharmaceutical Management (Paris & London)
Membre du comité stratégique de l’Amphi